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Tedi Papavrami, violoniste, traducteur

D.R.

 

Tedi Papavrami commence à être un habitué de la principauté : après le marathon de la nuit du violon en 2011, et un concert pour les Amis du Printemps des arts en décembre dernier, le grand violoniste d’origine albanaise s’est produit durant les trois premiers jours de l’édition 2013 de ce Printemps musical au sein d’un trio d’excellence. Portrait d’un artiste racé, qui publie son autobiographie le 4 avril, Fugue pour violon seul.

 

 

D.R.

Tedi Papavrami est un grand musicien, mais c’est aussi un « phénomène ». Certains se souviennent peut-être l’avoir vu au début des années 80 dans l’émission célèbre « Le Grand échiquier » : âgé de onze ans, le jeune élève du Conservatoire National Supérieur de Paris est, ce qu’on a coutume d’appeler, un « enfant prodige », capable de jouer les Caprices de Paganini avec maestria. D’autres ont peut-être entrevu le violoniste virtuose chez Bernard Pivot au début des années 2000, invité pour ses travaux de traducteur de l’œuvre romanesque de son compatriote, comme lui exilé en France, le Prix Nobel Ismaïl Kadaré. Enfin, quelques téléspectateurs ont peut-être en mémoire le Chevalier Danceny des Liaisons dangereuses, adapté par Josée Dayan qui avait jeté son dévolu sur le violoniste pour incarner le naïf professeur de musique manipulé par Catherine Deneuve, alias la vénéneuse Marquise de Merteuil…

Lorsqu’il arrive pour notre entretien au Novotel, où Radio classique a établi ses quartiers mi-mars, l’homme élancé, au visage noble et au regard bleu cobalt, semble bel et bien avoir bénéficié de la sollicitude de toutes les fées penchées sur son berceau ! Pourtant, tout n’a pas été si simple pour le natif de Tirana, capitale du pays du bloc communiste le plus fermé de l’époque de la Guerre froide.

 

De l’Albanie à Bordeaux

 

Né en 1971, le très jeune enfant bénéficie des cours de violon de son père, pédagogue réputé. A huit ans, il se produit avec l’Orchestre philarmonique de Tirana ! Tedi Papavrami s’est parfois interrogé sur la destinée qui aurait été la sienne si un flûtiste français providentiel n’était intervenu dans sa vie : Alain Marion, de passage pour des concerts dans ce pays coupé du reste du monde qu’est alors l’Albanie, est époustouflé par les talents précoces de l’enfant, et c’est sur la seule foi de sa conviction que le CNSM de Paris l’accueillera deux ans après. Tedi a onze ans et c’est Pierre Amoyal qui devient son professeur, grand violoniste français lui-même élève de la légende du violon Jascha Heifetz. Belle filiation ! Cependant, la vie d’un enfant prodige n’est pas simple, d’autant plus lorsque tous les espoirs de la famille sont placés en lui. Et encore davantage lorsque l’exil définitif à l’étranger signifie le sacrifice du reste de la famille restée dans le pays communiste : « Mes parents ont décidé de s’installer en France lorsque j’ai eu 14 ans. Nous n’avions aucune nouvelle de la famille restée en Albanie, et nous avons été obligés de déménager de Paris à Bordeaux pour nous éloigner de l’Ambassade d’Albanie, furieuse contre notre défection. » Tedi Papavrami apprendra plus tard que sa famille a été sévèrement punie par le régime albanais. « Il y avait une grande pression sur mes épaules : j’étais obligé de réussir », se souvient le violoniste, qui vécut ses premières années en France dans une grande solitude.

 

Le goût de la langue, l’interprétation

 

Cet isolement fut propice à l’engouement pour la littérature. « A mon arrivée en France, je ne parlais pas la langue. Il m’a fallu trois années pour commencer à me sentir à l’aise. A douze ans, j’ai dévoré l’œuvre de Tchekhov, traduite en français. » Lorsqu’on interroge le violoniste sur son appétence pour les auteurs de l’hexagone, il répond : « J’ai commencé à seize ans avec Proust, que j’ai lu passionnément. Avant, je lisais des auteurs russes en français, mon idole était Dostoïevski, j’aimais sa causticité… alors les Français me semblaient trop lisses, un peu gnangnan ! » Aujourd’hui, le violoniste se sent autant français qu’albanais : « C’est la langue dans laquelle on s’exprime qui compte, non ? » Mais l’albanais demeure présent : « Je le parle avec mes parents, et je traduis Kadaré. » Tedi Papavrami est familier du grand écrivain dès son enfance : « Mon père le lisait. ». Mais c’est Pierre Amoyal, son professeur, qui le lui fait rencontrer à Paris lors d’un dîner. Un grand violoniste qui fait aussi œuvre de traducteur, ce n’est pas banal ! Est-ce que l’activité de traducteur a quelques analogies avec celle d’interprète au violon ? lui demande-t-on. « Certainement… En tant que violoniste, je m’attache à me fondre dans l’esprit de l’auteur de manière la plus naturelle possible… »

 

« J’ai eu la chance de naître en Albanie… »

 

Dans son panthéon des plus grands interprètes, Tedi Papvrami place, outre Heifetz, un violoniste comme Francescatti. « On reconnaît ces musiciens aux premières notes. Heifetz par exemple n’était peut-être pas vraiment respectueux de la partition de Bach, mais il y avait chez lui une telle force de personnalité… » Même chose pour les pianistes Lipatti et Horowitz, aux jeux si distinctifs. « Le fameux disque Scarlatti par Horowitz me fascinait. » C’est d’ailleurs ces pianistes qui ont donné envie au violoniste de transcrire des pièces de clavecin et d’orgue pour le violon seul: « J’aime particulièrement les pièces pour violon seul, celle de Bartok, par exemple. » De magistraux enregistrements permettent d’écouter Tedi Papavrami dans ces magnifiques pièces.

Mais pourquoi, demande-t-on au virtuose, les interprètes actuels ont-ils un jeu marqué par plus d’uniformité que jadis ? « Je pense que c’est lié au mode de vie actuel, et en ce sens, j’ai eu de la chance de naître en Albanie, ce pays figé dans un autre âge… » Et Tedi Papavrami d’ajouter : « Bach ne voyageait pas, il écrivait à la manière française ou italienne sans avoir jamais mis le pied dans les pays. La lecture permet de voyager en imagination. Ce n’est pas le voyage géographique qui compte, c’est celui de l’imaginaire. » Le violoniste se remémore ainsi sa déception, lorsqu’après la chute du rideau de fer, il retourne dans son pays natal et peine à y retrouver des souvenirs idéalisés. « La réalité déçoit, Proust a bien décrit cette vérité de l’imagination, du souvenir… ».

Solaire et mélancolique tout à la fois, Tedi Papavrami est mieux qu’un phénomène : un artiste complet et profondément humain.

 

 

 (paru dans La Gazette de Monaco, mai 2013 - Droits réservés)

 

 

D.R.