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Betsy Jolas, une belle exigence

D.R.

 

Née en 1926, Betsy Jolas appartient à la génération de Pierre Boulez et demeure une pionnière dans le milieu resté si masculin de la composition musicale. Sa musique, jouée partout dans le monde, est saluée comme une de celles qui comptent dans le paysage contemporain. Portrait de la Présidente du Prix de composition musicale de la Fondation Prince Pierre.

 

 

On connaît en principauté Betsy Jolas pour présider un prix triennal désormais doté de 45 OOO euros, somme qui lui permet de rivaliser avec les plus grands prix internationaux du genre. On a pu aussi y entendre la musique de la compositrice franco-américaine notamment dans le cadre du Printemps des arts. Cette année, les enfants pourront découvrir son œuvre La Maison qui chante (29 et 30 novembre) au Théâtre des Variétés, un opéra de marionnettes ayant vocation d’initier aux arcanes de la voix lyrique. L’actualité internationale de Betsy Jolas est par ailleurs d’un foisonnement impressionnant, à l’image de la vitalité ébouriffante de cette artiste à l’âge vénérable, dont le parcours force le respect. Mais comment en est arrivée là l’élève d’Olivier Messiaen ?

 

Née à Paris de parents américains…

 

Le père de Betsy Jolas était américain mais d'une famille originaire de Forbach (Lorraine). Poète, écrivain, journaliste, Eugene Jolas a fondé à Paris une revue littéraire et artistique très importante qui a paru entre 1928 et 1938, Transitions ». A la maison, la petite fille, admirative de son père, voit défiler des légendes de la littérature, singulièrement James Joyce. Mais l’admiration de l’enfant se porte tout autant vers sa mère, américaine de vieille souche : « Ma mère a développé très tôt une très jolie voix. En écoutant les domestiques noirs, elle s’est créée un répertoire de milliers de chansons allant du negro spiritual aux chants créoles. » Envoyée à New York pour étudier le chant, Maria McDonald traverse ensuite l’Atlantique pour se former à Berlin en 1912. Elle se fixera finalement à Paris après avoir eu le coup de foudre pour Eugene Jolas, et développe bientôt une activité de pédagogue audacieuse, qui marque la future compositrice : « Ma mère a fondé à Neuilly-sur-Seine une école d’avant-garde, bilingue, utilisant la méthode Montessori, organisant théâtre et chorale… ». La petite fille reçoit à partir de l’âge de sept ans des cours de piano, qui ne lui laissent pas un souvenir inoubliable : « En fait, j’étais surtout une enfant qui écoutait beaucoup : les souvenirs sonores de ma mère, les expériences sonores des visites de musiciens à l’école, voilà ce qui a été déterminant. » Si la voix est au centre de la musique de Betsy Jolas, c’est certainement à sa mère chanteuse qu’elle le doit : « J’accompagnais au piano ma mère dans des lieder… ».

 

Les premières compositions…

 

« A dix ans, je ne savais pas solfier, mais j’écrivais des morceaux : mes premiers balbutiements… C’était très instinctif. » La petite fille savait qu’elle ne deviendrait ni femme d’affaires, ni banquière, se souvient-elle ! Mais compositrice ? « Sans fausse modestie, je n’étais pas une enfant très douée, et puis, vous savez, j’ai mis du temps avant de me dire que je composerai de la musique : il n’y avait pas de modèle féminin d’identification à ma disposition. »

La guerre éclate. Américaine, la famille Jolas émigre aux Etats-Unis : « C’est pendant ces six années, entre 1940 et 1946, que tout s’est cristallisé. » L’adolescente fait alors des progrès au piano grâce à de bons professeurs ; elle découvre la musique de la Renaissance, du Moyen âge, « autant de musiques qu’en France on dénigrait alors. » A New York, elle entend Bartok jouer lui-même, et c’est avec un concert d’Honegger qu’elle est exposée pour la première fois à la musique contemporaine : c’est décidé, Betsy Jolas veut poursuivre cette voie. C’est dans un « College » du Vermont que la jeune fille de 18 ans fait donner sa première composition, une Messe.

 

Retour en France

 

Si les Etats-Unis ont été une expérience décisive pour Betsy Jolas, aux lendemains de la guerre il lui semble naturel de retourner dans son pays natal, la France. Un organiste de renom, André Marchal, salue la messe de la jeune femme en des termes qui flattent la compositrice, mais il lui enjoint aussi d’aller étudier le contrepoint et l’harmonie : « Moi qui croyais avoir clôt mon cycle d’études ! Il a fallu que j’entre au Conservatoire national de musique de Paris… » C’est là que Betsy Jolas devient l’élève de Darius Milhaud (qui donne cours chez lui !) et d’Olivier Messiaen. Elle qui juge qu’elle « n’a pas fait un parcours d’étudiante très brillant » est pourtant désignée par Messiaen pour devenir en 1971 son assistante : « C’est dans cette classe de Messiaen que se trouvaient les futurs compositeurs de l’école spectrale ». Betsy Jolas deviendra par la suite un grand professeur, aussi bien en France que dans les plus grandes universités des Etats-Unis, où elle continue à donner des master class.

 

Une musique qui sonne bien

 

Si le grand public a tendance à être intimidé par la musique savante contemporaine, lorsqu’on demande à la compositrice comment elle décrirait sa musique aux non-initiés, elle déclare : « Ma musique, j’espère qu’elle est belle. » Et d’ajouter : « Je dirais qu’elle est lyrique, qu’elle sonne bien, tout en n’étant pourtant pas tonale. » L’opéra La Maison qui chante, qui sera offert au public monégasque, peut être l’occasion d’initier les plus jeunes à cette musique et à ce qui passionne Betsy Jolas : la voix lyrique. Ce désir de la part de la compositrice de toucher le jeune public s’exprime également dans la création du « Coup de cœur des jeunes musiciens » décerné chaque année par des élèves de l’Académie de Musique de Monaco à partir d'un choix proposé par le Conseil Musical de la Fondation Prince Pierre. Présidente de ce Conseil, qui couronne tous les trois ans un musicien plus confirmé, Betsy Jolas constate à quel point la proportion des femmes parmi les compositeurs a très peu évolué en France depuis les débuts de sa carrière : « Je me suis toujours retrouvée la seule femme dans tous les jurys… Sans parler de la façon dont les musicologues ont encore cette propension à oublier les femmes dans leurs ouvrages ! » Espérons que l’exemple de Betsy Jolas inspirera d’autres femmes qui oseront se lancer dans cette voie ardue, mais ô combien gratifiante, de la composition…

 

(Publié dans La Gazette de Monaco, Octobre 2013 - Droits réservés)