HAPAX
HAPAX

La Mandarine, d'Edouard Molinaro (1971), un film avec Annie Girardot, à redécouvrir ! (Rubrique cinéma)

Jane Fonda: le documentaire présenté à Cannes classics  (Rubrique cinéma)

Roses rouges et piments verts: un introuvable drôlement corsé avec Danielle Darrieux (1973) (Rubrique cinéma)

Danielle Darrieux, la jeune femme moderne du cinéma français des années 30

(Rubrique: cinéma)

LUC DARDENNE, CINÉASTE ET PHILOSOPHE  (rubrique cinéma)

PATRICK MODIANO ET LE CINÉMA

(rubrique Cinéma)

« J’aime aller à l’aventure ! » Rencontre avec Natalie Dessay

D.R.

Le 14 novembre dernier, les chanceux ont pu découvrir sur la scène de l’Opéra de Monte-Carlo Natalie Dessay dans des airs de Giulio Cesare de Haendel. Une quinzaine de jours plus tôt, nous avions eu le privilège de rencontrer la célèbre soprano à Tours, alors qu’elle répétait, sous la direction de Jacques Vincey, « Und ». Un opéra ? Non, une pièce de théâtre ! L’occasion de bavarder une heure et demi pour évoquer le présent et l’avenir d’une belle artiste en ébullition. Entretien.

 

Connaissiez-vous l’auteur de la pièce de théâtre « Und », l’Anglais Howard Barker ?

 

Pas du tout ! C’est Jacques Vincey (Nouveau directeur du Centre dramatique de Tours, NDLR), un metteur en scène dont je connaissais bien le travail que j’apprécie beaucoup, qui est venu me trouver avec ce texte. C’est le monologue d’une femme, qui attend un homme. Le dramaturge du spectacle, Vanasay Khamphommala*, qui est aussi spécialiste de l’auteur, décrit l’écriture de Barker comme « sur le fil, entre poésie, lyrisme et humour noir » et montre que pour cette femme, « la parole devient une arme de survie ». C’est un texte très pointu, mais ça m’a parlé. Je précise qu’il y a aussi dans le spectacle le guitariste et « sonoriste » Alexandre Meyer, qui travaille souvent avec Vincey**.

 

Ça n’est pas difficile de vous retrouver seule en scène ?

 

Eh bien, j’aurais préféré jouer avec des partenaires, surtout pour ma première fois au théâtre… D’autant que je n’avais jamais fait de spectacles musicaux seule en scène non plus. Mais je ne décide pas dans la vie. Ça s’est fait comme ça. Jacques (Vincey) et Vanasay (Khamphommala) sont d’une telle intelligence, mais aussi d’une telle bienveillance — chose très importante — que cela ne peut que bien se passer. On découvre ensemble le texte, on lance des pistes. Je vais à l’aventure, et c’est ça qui est bien !

 

Jouer dans une pièce de théâtre, c’est un peu exaucer un désir très ancien, n’est-ce pas ?

 

Oui ! Au départ, lorsque j’avais dix-huit ans, moi, ce que je voulais faire, c’était du théâtre. Je suis venue au chant un peu par hasard. Je ne renie pas du tout ce que j’ai fait au cours de toutes ces années dans l’opéra, j’y ai pris énormément de plaisir, mais je n’ai pas toujours pu explorer le jeu scénique comme je l’aurais souhaité. On dispose de peu de temps à l’opéra ; quand on a trois semaines de répétition, c’est déjà beaucoup. Eh puis, les chanteurs d’opéra ne reçoivent pas de formation d’acteurs, beaucoup s’en désintéressent d’ailleurs, avoir une belle voix suffit. Mais j’ai tout de même eu la chance d’être dirigée par de magnifiques metteurs en scène à l’opéra : Laurent Pelly, Robert Carsen, Jean-François Sivadier***…

 

Répétition de Traviatta avec Jean-François Sivadier (D.R.)

 

Avez-vous construit une « méthode de jeu » au cours de votre carrière à l’opéra, vous qui avez époustouflé le public avec vos interprétations légendaires, non seulement vocales, mais aussi actorielles ?

 

Pas du tout ! Pour moi, tout dépend du rôle à jouer, je ne suis pas dogmatique. C’est vrai que j’ai beaucoup travaillé avec mon corps à l’opéra, et si je veux bien poursuivre dans ce sens très physique du jeu, cela ne m’empêche pas d’avoir envie d’explorer aussi une voie plus intellectuelle. Et puis, je me suis donnée pour but de faire Ô les beaux jours ! quand j’aurai 80 ans !

 

Vous allez souvent au théâtre ?

Beaucoup, oui ! Je vais régulièrement à la Comédie française et récemment, je suis allée à la Cartoucherie de Vincennes, au Petit-Saint-Martin, j’ai vu aussi Les Fiancées de Loches… Je vais toujours au théâtre avec un immense plaisir. J’adorais le travail de Chéreau aussi ; c’est un regret de n’avoir jamais pu travailler avec lui, c’était lié à ma tessiture de voix (colorature, NDLR). Aujourd’hui, j’aimerais beaucoup voir le travail de Wajdi Mouawad, dont je n’ai vu que le film Incendies (tiré de sa pièce).

 

 

Le cinéma vous attire-t-il ?

 

J’ai déjà joué au cinéma, dans des court-métrages, j’ai joué mon propre rôle d’ailleurs… Si quelqu’un comme Jacques Audiard me proposait quelque chose, pourquoi pas ? J’ai une grande admiration pour Sur mes lèvres, pour De rouille et d’os… J’ai aussi beaucoup aimé dernièrement Mommy, de Xavier Dolan. Mais c’est surtout le théâtre qui me passionne. Au cinéma, on attend beaucoup, pour juste quelques minutes utiles. Tandis qu’au théâtre, on a le temps de répéter, et moi, je suis une lente, j’aime avoir le temps.

 

Comment en êtes-vous venu à vouloir chanter du Michel Legrand ? Par votre amour des films de Demy ?

 

C’est vrai qu’enfant, j’ai vu Peau d’âne à sa sortie, et ça m’a émerveillé. J’adore aussi Les Demoiselles de Rochefort, et évidemment Les Parapluies de Cherbourg, une œuvre révolutionnaire à son époque (1964, NDLR) et qui reste unique en son genre, puisque tout y est chanté.

D.R.

Ça n’a pas été intimidant de participer à une version scénique des Parapluies de Cherbourg au Théâtre du Châtelet cet automne ?

 

Je savais que ça n’aurait rien à voir avec le film, donc ça n’était pas un problème. On a mis l’accent sur le côté symphonique. C’est vrai qu’on a eu très peu de temps et de moyens, mais chanter du Legrand, c’était naturel pour moi. Le disque qu’on a fait avec Michel (« Elle et lui », sorti en 2013, NDLR) a eu un beau succès, on a atteint presque 100 000 exemplaires. On reprend le spectacle au Châtelet les 29 et 30 juin, on joue à Lyon aussi le 25 juin. Et puis, France 3 diffusera le spectacle vers Noël.

 

Vous avez envie de poursuivre dans la comédie musicale, même si c’est vrai que Les Parapluies de Cherbourg sortent un peu du genre stricto sensu ?

 

La comédie musicale, c’est un genre typiquement anglo-saxon, et moi, je ne m’y vois pas. Chanter en anglais, ça n’est pas ma culture. Autant je suis très à l’aise lorsque je chante en allemand, parce que j’ai appris la langue dès l’âge de onze ans, autant l’anglais, non, ça ne fonctionne pas pareil.

D.R.

Mais vous chantez depuis quelques temps en brésilien !

 

Effectivement. C’est la guitariste Liat Cohen qui a eu l’idée de nous réunir avec Agnès Jaoui et Elena Noguerra pour chanter de la musique brésilienne. C’est une expérience très plaisante. On a déjà vendu 20 000 exemplaires du CD et on a fait une belle tournée avec le spectacle, qui va se prolonger.

 

Vous avez d’autres albums en vu ?

 

Oui, il y a mon deuxième Best of qui sort mi-novembre, « De l’opéra à la chanson », et puis avec mon pianiste Philippe Cassard, on sortira à l’automne 2015 un nouvel album de mélodies françaises. Quant à ma collaboration avec Michel Legrand, j’aimerais la prolonger avec un autre disque, et puis faire une revue sur scène aussi avec ses chansons.

 

 

C’est beaucoup de projets, quand on pense que depuis la rentrée de septembre, vous animez une émission quotidienne sur France Inter, « Classique avec Dessay »…

 

Effectivement, avoir une quotidienne, c’est un travail énorme, dont je n’avais pas bien mesuré l’ampleur quand on m’a proposé de prendre la relève de Michel Lodéon. J’ai accepté d’animer cette émission musicale car j’adore la radio et que j’écoute France inter depuis tellement longtemps, toute la journée. Ça me permet de rester au courant de ce qui se passe…

 

Y a-t-il des voix d’animateurs radiophoniques qui vous séduisent particulièrement ?

 

J’aime les voix graves, ça me rassure, ça calme. Je pense à Macha Béranger, qui savait faire passer dans sa voix une telle empathie… Aujourd’hui, il y a Pascale Clark, Patrick Cohen. J’aime bien la voix suave de Rebecca Manzoni aussi.

 

Et des voix qui vous perturbent ?

 

Je déteste les voix trop aigües ! Et puis, il y a ces voix qui ne respirent pas au bon endroit, avec cette absence de logique par rapport à ce qu’elles disent : ça m’étouffe.

 

C’est certain que vous avez, vous, un sérieux atout pour maîtriser l’art de parler sur les ondes…

 

Je crois que j’ai une voix radiophonique !

 

Propos recueillis par Clara Laurent, novembre 2014

 

"Und", mise en scène de Jacques Vincey, dramaturge Vanasay Khamphommala (D.R.)

 

* Vanasay Khamphommala est l’assistant metteur en scène (avec Clémence Azincourt) de Jean-François Sivadier dans le film L’Expérience Royaumont (real. Clara Laurent, à voir dans la rubrique « Mes vidéos »)

 

** Pour plus de renseignements sur Und, au Centre dramatique de Tours  fin mai et début juin 2015:  http://www.cdrtours.fr/und/

 

*** Retrouvez Jean-François Sivadier dans L’Expérience Royaumont (real. Clara Laurent, à voir dans la rubrique « Mes vidéos »)