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Nathalie Stutzmann, musicienne complète

Droits réservés

L’an dernier, Nathalie Stutzmann électrisait le plateau de l’Opéra de Monte-Carlo dans son singulier Duello Amoroso. Cette année, la grande contralto nous est revenue cette fois pour diriger comme chef d’orchestre avec brio L’Elixir d’amour. Portrait d’une musicienne complète.

 

 

Mi-février, le public monégasque eut le privilège d’être convié à assister aux répétitions de l’opéra jubilatoire de Donizetti avec une distribution jeune et ô combien talentueuse, dont le ténor Stefan Pop. A la baguette, dans la « fosse » de l’Opéra, Nathalie Stutzmann, concentrée, précise, énergique, solide. On connaissait Nathalie Stutzmann comme chanteuse lyrique accomplie. Or la célèbre contralto a été invitée par le directeur de l’Opéra de Monte-Carlo, Jean-Louis Grinda, à diriger son premier opéra. Toutefois, Nathalie Stutzmann ne s’est pas improvisée du jour au lendemain chef d’orchestre. Retour sur un parcours exceptionnel.

 

Des dispositions naturelles

 

« A quatre ans, je savais déjà que je voulais faire de la musique », se souvient Nathalie Stutzmann. Il faut dire que la petite fille est née d’un père baryton et d’une mère soprano, à Suresnes en 1965. Comme ces derniers sont très pris par leur carrière, la petite fille vit avec sa grand-mère à Pont-à-Mousson en Lorraine. Elle apprend le piano, mais aussi l’alto, le violoncelle et se prend de passion pour le basson. Mais la jeune musicienne désire aussi chanter : « J’avais une voix grave et spéciale déjà très jeune », précise Nathalie Stutzmann. Quant à la vocation pour la direction, elle émerge aussi dès les premières années : « Les jours de spectacle de majorettes à Pont-à-Mousson, on m’a raconté que je courais dans les rues pour les diriger ! » Cette envie se traduira par l’inscription à des cours de direction au Conservatoire de Nancy : « J’étais la seule fille. On ne me confiait jamais la baguette. », se souvient la musicienne, victime du machisme ordinaire. A 15 ans, la jeune fille précoce obtient déjà ses multiples diplômes au Conservatoire. A 16 ans, Nathalie Stutzmann débute ses cours de chant avec sa mère Christiane Stutzmann, grande pédagogue : « Elle enseignait une technique très saine, très naturelle. » Avec ses dispositions exceptionnelles, Nathalie Stutzmann décroche après seulement deux ans de travail un Prix international à Bruxelles. Elle entre à l’Opéra de Paris en formation. Un organisateur de concert privé cherche quelqu’un pour remplacer au pied levé Jessye Norman : « Je n’avais rien à perdre. » Et on peut dire, tout à gagner, puisque le directeur d’Erato, présent au concert, lui offre son premier contrat. Nous sommes en 1983. Trois ans plus tard, ce sont les débuts à Garnier avec Didon et Enée de Purcell.

 

 

D.R.

Contralto

 

La discographie de Nathalie Stutzmann force le respect : plus de 90 enregistrements à ce jour ! Une extraordinaire flexibilité vocale, une propension exceptionnelle à explorer tous les territoires lyriques, de Bach à Ravel, de Haendel et Vivaldi à Mahler, en passant par Schubert ou Fauré : « J’ai toujours détesté la spécialisation. » Et cette voix si singulière de contralto, si rare parmi les femmes, à tel point que la seule référence à disposition de la jeune fille lorsqu’elle était en formation était l’immense Kathleen Ferrier. « A 20 ans, j’ai eu le privilège de rencontrer Karajan ; il m’avait choisie car il disait que je lui rappelais Kathleen Ferrier ! », se remémore la contralto avec émotion. Une voix à la fois sombre et ronde, au timbre chaud. Cette rareté vocale fait que l’on demande souvent à des « mezzo graves » de chanter les partitions de contralto, « mais, explique Nathalie Stutzmann, ce n’est pas la même couleur vocale. »

 

Diriger

 

Au cours de toutes ces années de carrière lyrique, la chanteuse observe les chefs diriger, notamment Simon Rattle et Seiji Ozawa : « Je n’ai jamais perdu mon désir pour la direction d’orchestre, mais je souhaitais d’abord faire le tour de mes possibilités vocales. » Pas question pour la contralto d’abandonner la carrière lyrique pour se consacrer exclusivement à la direction ! C’est en pleine maîtrise sereine de son art vocal et dans la plénitude de sa carrière que Nathalie Stutzmann se sent libre de se lancer : « J’ai demandé à Seiji Ozawa s’il jugeait que j’avais un don pour diriger. Il m’a invitée au Japon à diriger en 2009. » Test probant. Or il en faut du courage pour oser aborder un métier encore très largement masculin, où il faut s’imposer contre les préjugés toujours tenaces. Avec sa voix de contralto qui en impose, il est certain que Nathalie Stutzmann possède un atout naturel. Selon elle, le physique du chef a aussi son impact : « Chaque geste effectué a une influence sur le son obtenu. Une femme épanouie ose plus développer le côté ondulant et sensuel de la musique ». Nathalie Stutzmann innove par ailleurs complètement en fondant son ensemble Orfeo 55, qu’elle dirige et dans lequel elle se donne aussi la possibilité de chanter, comme le public monégasque a pu le découvrir avec Duello Amoroso en novembre 2012.

 

Ainsi, aujourd’hui, la musicienne se voit confier la direction d’œuvres symphoniques (en juin prochain, ce sera la 4e symphonie de Mahler, dirigée en Espagne pour la première fois par une femme) ; son Orfeo 55, aux musiciens formés aux instruments aussi bien baroques que modernes, a entamé une carrière fulgurante depuis sa création en 2009. La contralto enregistre également en mai un nouveau disque Haendel. Et grâce à la confiance de Jean-Louis Grinda, elle vient d’expérimenter la direction d’un opéra du bel canto, L’Elixir d’amour. Avec cette multitude d’activités, on pourrait penser que Nathalie Stutzmann va perdre haleine. Mais non, au contraire : « les musiciens de l’orchestre de Monte-Carlo me disent qu’avec moi, ils respirent »

« Nathalie est ce que l’on appelle un chef d'orchestre-né. Tant d'amour, d'intensité, soutenus par une technique impeccable d’une grande pureté. Le monde musical a besoin d'elle » (Simon Rattle) - D.R.

 

Paru dans La Gazette de Monaco, numéro mars 2014 (Droits réservés)