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Léo Ferré : avec le temps, c’est toujours extra !

D.R.

 

Il y a cent ans naissait à Monaco Léo Ferré, l’une des plus grandes figures de la chanson française du XXe siècle. Avec une œuvre immense et une aura qui ne s’est jamais démentie, l’artiste, disparu en 1993, fut en avance sur son temps. Portrait.

 

 

Buste de Léo Ferré par Blaise Devissi (D.R.)

 

Les amateurs de Léo Ferré ne savent pas toujours que le chanteur est né en principauté. Pourtant, Léo Ferré vécut de nombreuses années à Monaco, et adorait manger la socca du marché de la Condamine ! Né français, le chanteur choisira de prendre la nationalité monégasque de sa mère, grâce à une loi promulguée en 1953. Son père, Joseph Ferré, était français et directeur du personnel du Casino de Monte-Carlo, tandis que sa mère, Marie Scotto, était couturière. L’intense vie musicale de la principauté au début du XXe siècle a une influence déterminante sur le jeune Léo Ferré.

 

Une enfance déjà marquée par la musique

 

L’influence de l’oncle du jeune Léo semble avoir été importante dans son attraction pour la musique : Albert Scotto était en effet un ancien violoniste de l’Orchestre de Monte-Carlo, et directeur du Théâtre du Casino. Grâce à lui, Léo Ferré assiste aux répétitions et aux spectacles qui ont lieu à l’Opéra de Monte-Carlo. L’époque est particulièrement faste puisque de grands noms s’y produisent : Arturo Toscanini, Fédor Chaliapine, ou encore Maurice Ravel présent pour la création de L’Enfant et les sortilèges (1925). Ces trois artistes majeurs impressionnent particulièrement le jeune garçon. Parallèlement à ce contact avec le grand répertoire classique, dès l’âge de sept ans Léo Ferré intègre la chorale de la maîtrise de la cathédrale de Monaco. On sent les traces de cet apprentissage précoce dans la belle voix veloutée et bien placée qui fera merveille à l’âge adulte… Cette période monégasque est interrompue par huit années en pensionnat dans un collège catholique de Bordighera, une expérience très malheureuse que Léo Ferré relatera plus tard dans son livre autobiographique, Benoît Misère (1970). Le jeune homme revient en principauté pour préparer son baccalauréat de philosophie au Lycée de Monaco. Il réussit à écrire des articles cette année-là pour Le Petit Niçois, un moyen pour lui d’être en contact avec de grands chefs d’orchestre. Sa passion pour la musique classique est intacte, mais son père refuse qu’il s’inscrive au Conservatoire une fois le bac en poche.

 

D.R.

Les premiers pas

 

Léo Ferré monte à Paris pour étudier à Sciences Po’ en 1935. Néanmoins, c’est la musique qui le passionne encore et toujours : son apprentissage se fait en autodidacte. Revenu à Monaco en 1939, le jeune homme est mobilisé dans l’infanterie. Rentré en 1940, il compose un Ave Maria pour le mariage de sa sœur. Il se produit en public pour la première fois en février 1941 : ce sera à Monaco, au Théâtre des Beaux-Arts. Léo Ferré se lance, compose, écrit des chansons, dont certaines qu’il ose montrer à Charles Trenet à la sortie d’un spectacle. En 1943, il épouse Odette Shunck. Le couple s’installe à Beausoleil dans une ferme. C’est l’époque où Ferré travaille comme régisseur à Radio Monte-Carlo… Encouragé par Edith Piaf, le musicien retourne à Paris pour tenter sa chance cette fois comme chanteur et compositeur. Il se produit en s’accompagnant au piano dans divers cabarets, se lie avec les milieux anarchistes espagnols. Il se sépare alors de sa femme et écrit La Vie d’artiste (1950), en écho à cette période mouvementée de sa vie.

 

Les premiers succès

 

Léo Ferré rencontre enfin le succès. Edith Piaf, Henri Salvador, Yves Montand ou Catherine Sauvage interprètent ses chansons. Son mariage avec Madeleine Rabereau (qu’il épouse en 1952) lui donne une nouvelle assurance pour se produire sur scène. Il enregistre plusieurs albums et ses talents de poète sont reconnus notamment par le pape du surréalisme, André Breton. En 1953, le Prince Rainier de Monaco, spectateur à L'Arlequin,  propose au chanteur de créer à l'Opéra de Monte-Carlo son œuvre pour quatre chanteurs lyriques, La Chanson du mal-aimé. Le 29 avril 1954, les spectateurs de la salle Garnier de Monaco découvrent cette œuvre complétée par La Symphonie interrompue, et le 3 mai, les auditeurs de Radio Monte-Carlo ont la chance d’en entendre la captation. Un rêve ancien de Léo Ferré vient de s’accomplir.

 

D.R.

 

La consécration

 

Les années 60 apportent à Léo Ferré une vaste reconnaissance. Paname et Jolie môme sont sur toutes les lèvres. L’adaptation des poèmes de Louis Aragon est unanimement saluée par le public et la critique. « Il faudra réécrire l’histoire littéraire un peu différemment à cause de Léo Ferré », salue alors Aragon. Les concerts sont donnés à guichets fermés. Mais l’anarchiste Léo défraie tout de même aussi la chronique : Thank you Satan, comme d’autres chansons appartenant au même album, font l’objet d’une censure officielle. A la fin des années 60, le chanteur compose une de ses chansons fétiches, Les Anarchistes. À la même époque, l’artiste et sa deuxième épouse se déchirent. Le chimpanzé adopté par le couple est abattu par Madeleine : Léo Ferré écrit une de ses chansons les plus noires à cette occasion, le fameux Pépé. En 1969, c’est une chanson bien plus solaire qui voit le jour, et qui remporte un succès dépassant le cercle habituel de ses afficionados : C’est extra. En adoptant une expression de l’époque, la chanson sait capter un air du temps. L’année suivante, l’élégiaque Avec le temps sort en 45 tours : la chanson qui restera certainement la plus connue de son auteur, sans cesse reprise en France et à l’étranger.

En 1974, Ferré retrouve l’amour avec Marie-Christine Diaz, qui lui donne trois enfants. Quelques années après, le couple s’installe en Toscane… Ferré continuera à se produire avec un immense succès, poursuivant une œuvre personnelle, mais aussi mettant en musique des grands poètes de langue française : Villon, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud… « La poésie est une clameur. Elle doit être entendue comme la musique. Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie », aimait-il à dire.

Le 14 juillet 1993, l’artiste s’éteint à l’âge de 76 ans. Il est inhumé à Monaco, où se trouve toujours sa tombe.

 

Un précurseur, célébré à Monaco

 

En 2003 est inaugurée la place Léo-Ferré à Monte-Carlo, sur laquelle est installée une sculpture, le visage en bronze du musicien exécuté par Blaise Devissi. Dix ans après, c’est la Salle du Canton de Fontvieille qui est rebaptisée Espace Léo Ferré en hommage au Monégasque. Pour le centenaire de sa naissance, un timbre est édité, dessiné par Joël Tchobanian.

Chanteur avant-gardiste, précurseur à certains égards du rap et du slam, poète, amoureux de musique savante, mais aussi capable de composer des chansons populaires entêtantes, Léo Ferré est une des figures majeures de l’Histoire de la principauté, qui peut s’enorgueillir d’avoir vu naître en son sein un géant de la chanson française.

 

D.R.