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Dominique Meyer, Compétent par passion !

D.R.

La 6e édition des Monte-Carlo Voice Master s’est tenue avec brio en juin dernier. A la tête du jury, Dominique Meyer, éminent et heureux directeur depuis quatre ans de l’Opéra de Vienne. Portrait.

 

 

C’est la veille de la finale de la compétition vocale monégasque que l’affable Dominique Meyer nous a accordé un généreux entretien de deux heures, insuffisant toutefois pour retracer son impressionnant parcours de vie.

 

Entre économie et culture

 

« Je suis né en 1955 à Thann, au sud de l’Alsace. Mon père était militaire, puis diplomate. Nous avons ainsi souvent voyagé en Allemagne. » Certainement l’occasion de s’acclimater à la langue allemande qu’il pratiquera plus tard abondamment… Mais à 18 ans, c’est à Paris que le jeune homme s’installe pour faire ses études : « J’étais passionné de macroéconomie. » Parallèlement à ce cursus, l’étudiant profite de la capitale pour se nourrir de culture à foison : « Un soir, je vois Parsifal à l’Opéra Garnier. Expérience décisive. En sortant, j’avais quatre notes de musique en tête, il me manquait la cinquième. J’y suis retourné quelques jours plus tard pour la retrouver. » Les voix, précise Dominique Meyer, ont d’emblée touché le jeune homme qui n’avait pas reçu d’éducation musicale jusque-là. «A partir de 1975, je suis allé écouter concerts ou opéras tous les soirs », explique celui qui devient petit à petit mélomane averti. Un autre événement décide de l’avenir du jeune étudiant en thèse d’économie : « Je voulais devenir professeur d’université, mais mon père est mort prématurément. Il fallait que je trouve du travail plus tôt que prévu, j’étais l’aîné de ma fratrie. » Le directeur de thèse de l’étudiant lui permet de trouver un emploi au Ministère de l’Industrie : « J’y suis resté quatre ans… et j’ai eu une idée liée à la musique : favoriser l’ouverture de la première usine de CD en France, alors qu’il n’en existait qu’en Allemagne. » Dominique Meyer s’enthousiasme pour ce projet qui demande recherches, acquisition de brevets…et qui débouche trois ans plus tard, en 1984. C’est ce projet qui ouvre au jeune homme les portes du Ministère de la Culture : « Jack Lang m’a convoqué pour que je lui explique tout le processus, il m’a posé des dizaines de questions durant quatre heures. Je n’oublierai jamais cette après-midi. » Dominique Meyer est engagé trois jours après par le Ministre de la culture, qui lui explique que l’économie prenant une place grandissante dans le monde de la culture, il a besoin de quelqu’un comme lui. Auprès de Jack Lang, Dominique Meyer travaille sur d’innombrables dossiers, dont l’épineuse réforme du système de financement du cinéma. Plus tard, conseiller-culture des premiers ministres Edith Cresson et Pierre Beregovoy, Dominique Meyer travaille entre autres sur la loi sur les musées… « Il s’agissait de choses très concrètes, et c’était une période fascinante où l’on pouvait corriger une réalité, où le fossé ne s’était pas encore creusé entre la volonté d’agir des politiques et la capacité de prise sur le réel. Les politiques sont depuis devenus impuissants. »

 

 

Diriger un opéra

 

C’est Jack Lang de nouveau qui permet à Dominique Meyer de diriger pour la première fois un Opéra : « Il s’agissait d’une mission-commando. Nous devions inaugurer l’Opéra Bastille pour le Bicentenaire de 1789. Il y avait un aéropage de 34 chefs d’Etat invités, le bâtiment n’était pas encore terminé… » Durant deux années, le passionné d’opéras s’occupe donc du paquebot Bastille, « mais je sentais qu’il était trop tôt pour moi de diriger un tel vaisseau… J’ai voulu par la suite faire mes armes avec une institution plus petite. » Ce sera l’Opéra de Lausanne pendant quatre ans, prélude à la direction du Théâtre des Champs-Elysées : « Je m’y suis régalé, tant il n’est pas un domaine de la musique qui ne m’intéresse… » Il faudrait également noter l’amour de l’homme pour le ballet, qui l’amène à s’occuper de la troupe du grand Angelin Prejlocaj, mais ceci est encore une autre histoire. Dominique Meyer assouvit en tous cas sa passion de la musique en programmant les plus grands noms du classique, du baroque et du lyrique de 1999 à 2010. Parmi les orchestres fidèlement invités se trouve le prestigieux Philarmonique de Vienne : « Un jour, les musiciens sont venus me demander de prendre la direction de leur Opéra », se souvient-il avec émotion. On peut imaginer que pour un amoureux de la musique, une telle proposition ne se refuse pas : « J’aimais le son de cet orchestre, particulièrement soyeux, souple, et qui déploie des couleurs uniques, liées à sa tradition de jeu, mais aussi à l’existence d’instruments spécifiques, comme le cor viennois, ou le hautbois et la clarinette aux sons plus pincés. Et puis le son des cordes de cet orchestre est lié à la tradition de la douceur de leurs attaques… »

 

 

Opéra de Vienne

Vienne

 

Le déménagement à Vienne se fait dans le bonheur : la ville, agréable, a été redynamisée depuis quelques années, mais elle est aussi un peu le rêve de tout mélomane : « C’est une ville qui respire la musique, et l’Opéra y occupe une place centrale dans la vie de ses habitants ». A tel point que Dominique Meyer est une figure connue et familière des Viennois, qui n’hésitent pas à l’interpeller dans la rue, dans le tramway, pour lui parler de « leur » Opéra : « Les Viennois sont très émotionnels. Et puis, l’Opéra y est très populaire dans le sens où tout le monde s’y rend. » Ainsi, 70% des billets sont vendus à des locaux. La ville comptant 1 million 700 000 habitants, cela incite à offrir une programmation hyper variée pour remplir la salle. Et c’est un triomphe ! Plus de 99% des billets sont vendus chaque soir, avec près de 50 spectacles différents par année, tous les meilleurs artistes du monde étant ainsi programmés. Les tarifs oscillent de 3 euros 50 à 200 euros, ce qui en comparaison avec d’autres Opéras prestigieux dans le monde reste raisonnable. Dominique Meyer a su en outre mettre en place une politique de démocratisation massive par la captation des opéras en direct, retransmis sur le parvis du théâtre, mais aussi par la mise en place depuis peu d’une offre en streaming : « L’année prochaine, 45 opéras différents seront diffusés sur internet en ultra haute définition ». Récemment, l’habile directeur de l’Opéra de Vienne a su enfin obtenir une plus large subvention de l’Etat pour une institution qui demeure un acteur culturel et économique essentiel de la ville. Une victoire qui assoit la position de Dominique Meyer, parti pour rester bien longtemps dans ce lieu mythique…

 

 

Monte-Carlo Voice Master

 

Pour  choisir les chanteurs programmés dans son opéra, un concours lyrique comme celui de Monte-Carlo est très utile : « Je participe au jury de quatre à cinq concours par an. Celui-ci est particulier puisqu’il met en concurrence des lauréats d’autres concours et qu’il présente une forme de radicalité séduisante : il n’y a que deux finalistes, puis un seul lauréat qui touche la somme importante de 30 000 euros. » Dans ces concours, Dominique Meyer repère donc de futures recrues, mais il en profite aussi pour discuter, lier des contacts pour monter des coproductions, créer des amitiés aussi : « C’est la première fois que je viens au Monte-Carlo Voice Master et que je rencontre René Martin, que j’admire beaucoup depuis longtemps pour avoir fondé de toutes pièces la Roque d’Anthéron et les Folles Journées de Nantes ! »

 

Une capacité intacte de s’enthousiasmer pour des personnalités remarquables, pour les possibilités qu’offrent les nouvelles technologies aussi, et surtout, un credo, qu’il emprunte au Viennois Stefan Zweig : « On devient compétent par passion : on ne fait pas d’effort pour acquérir ses connaissances quand on aime… » CQFD.

 

 

Juillet 2014 (Droits réservés)

Inauguration de l'Opéra Bastille (Paris)