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René Novella : Ces mots non envolés, Ou L’amour de la langue

 

On ne présente plus S.E. René Novella, grande figure de la principauté de Monaco, qui a soufflé cette année ses quatre-vingt-dix bougies, et vécu mille vies professionnelles, toujours en rapport avec la culture : éducation nationale, éditions du Rocher, UNESCO, Bibliothèque, Archives, Festival de Télévision… La liste est si longue qu’elle ne peut être qu’incomplète ! Cette vie si foisonnante, René Novella en avait évoqué des moments marquants notamment dans un ouvrage retraçant sa mission comme ambassadeur à Rome (Des sept collines au Rocher, 2006). Ces mots non envolés, paru fin août aux éditions du Rocher, prolonge cette remémoration…

 

« Pourquoi tel mot, telle expression, telle phrase sont-ils demeurés inscrits dans les replis de ma mémoire, plutôt que d'autres, totalement oubliés ? », s’interroge en ouverture René Novella. Le livre s’efforce d’y répondre et s’offre ainsi comme une autobiographie fragmentaire, éclatée au gré des entrées que nous propose le guide d’un musée imaginaire de mots, d’expressions et de proverbes. Ces mots « pieusement conservés dans le silence momentané » des « archives mentales » du traducteur français de Malaparte, dessinent une personnalité à la fois fascinée par les mystères du langage, et amoureux de son pays originel qui est tout à la fois le lieu géographique – Monaco – mais aussi la langue savoureuse de son enfance, le monégasque, dont René Novella s’est fait l’ardent et inlassable défenseur. Les proverbes énoncés sont ainsi exclusivement monégasques car légués par la grand-mère de l’auteur ; ils émaillent le livre, comme autant de respirations malicieuses et de points d’orgue.

 

Le Rocher d’antan

 

L’ordre chronologique adopté par l’auteur ramène le lecteur au début de Ces mots non envolés dans les années vingt et trente, sur un Rocher encore peuplé de petites gens, d’artisans, de ces personnages pittoresques comme « Face brûlée », la mal nommée, vendeuse de réglisses et berlingots ; bref, à ce monde d’hier, monde à jamais disparu, que René Novella sait ressusciter avec verve. Un poème évoque ainsi avec nostalgie le temps où l’on trouvait encore sur le Rocher « machëtu », « stocafi » et autres victuailles ensoleillées. Ces bonnes choses de l’enfance sont d’ailleurs souvent convoquées, et l’on sent que tant les vocables (« zuppa inglese », « canestrelli »…) que les mets auxquels ils renvoient, ravissent notre auteur.

 

Le goût des mots … et des calembours

 

Cet amour des mots, René Novella pense qu’il le doit peut-être à un multilinguisme originel (monégasque, français, piémontais), mais aussi à un professeur de lettres qui sut attirer l’attention des élèves sur la singulière histoire des mots (ainsi de l’étymologie de « bureau » relatée dans le livre). Le goût du latin n’est pas non plus étranger à cette vocation littéraire. René Novella nous a confié l’attachement qu’il avait ainsi conçu pour Mademoiselle Rose Ghizzi, institutrice qui savait captiver l’enfant « parce qu’elle était belle ! ».

Cette attention à la langue, à ses beautés comme à ses chausse-trappes, René Novella a pu l’exercer de façon privilégiée dans son activité passionnée de traducteur du grand écrivain italien Curzio Malaparte. L’auteur de La Peau sut reconnaître les talents de René Novella, si bien qu’il souhaita que ce dernier reste son unique traducteur en français. Le Monégasque se souvient des relations privilégiées qu’il entretînt avec l’écrivain italien. Il nous a conté cette anecdote (non présente dans Ces mots non envolés) où Malaparte critiqua un contresens de son traducteur, pour finalement lui demander de ne rien changer à l’équilibre de son beau français : c’est Malaparte lui-même qui changea conséquemment son propre texte italien… Qui a dit que traduire, c’est trahir !

Si René Novella ne fait pas figurer cette anecdote dans son livre –  peut-être par excès de modestie ­–  innombrables y sont toutefois les histoires piquantes que l’auteur nous fait partager, souvenirs d’expériences vécues lors de ses nombreuses rencontres avec des hommes et femmes de culture : Vittorio de Sica, Ornella Mutti, Alain Decaux… Sans jamais omettre de restituer son goût des calembours et autres « galéjades » : nous laissons au futur lecteur le soin de découvrir comment l’auteur de Germinal peut avoir un quelconque rapport avec le gorgonzola !

 

L’auteur de Ces mots non envolés est heureux d’être bientôt traduit en italien : ce sera Parole che non volano. Lui-même est en train de traduire de l’italien en français un récent « Galateo », traité de savoir-vivre. En italien, on pourrait dire que René Novella est « versatile », c’est-à-dire, sans connotation péjorative aucune, comme il nous l’apprend dans son livre : « éclectique ». En attendant, les habitants de Monaco, et tous les amoureux de la langue, prendront grand plaisir à se plonger dans Ces mots non envolés, si vivants.

 

(Paru en Octobre 2012 - Droits réservés La Gazette de Monaco.)