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le prince pierre : l'ami des arts

Chaque année depuis 1951 en principauté, le Prix Prince Pierre est décerné à un heureux écrivain. Mais le public connaît-il bien le grand-père du prince Albert II, qui offre son nom à la distinction littéraire convoitée ? Portrait.

C’est la même année que la naissance du cinématographe (1895) que voit le jour Pierre de Polignac, son père le comte Maxence de Polignac ayant épousé une aristocrate mexicaine,  Susana de la Torre y Mier. La maison de Chalançon de Polignac brille depuis le Moyen âge par ses personnalités illustres, à l’instar de Melchior, cardinal ambassadeur de Louis XIV à Rome, ou de Yolande de Polastron, amie de Marie-Antoinette, musicienne de talent, et gouvernante des enfants de France. Pierre de Polignac n’est pas seulement un jeune homme bien né, il est aussi beau garçon. Il devient bientôt un dandy élégant, mais aussi très cultivé. Polyglotte (il apprendra même le russe), c’est un intellectuel qui fréquente les salons parisiens les plus raffinés du début du XXe siècle, y rencontrant la fine fleur des écrivains et des artistes de son époque, ce qui fait de lui un homme très au fait des nouvelles tendances.

 

Le Salon de la Princesse Edmond de Polignac

 

Parmi les lieux qui comptent dans la vie du jeune Pierre de Polignac, il en est un déterminant : le Salon de Winaretta Singer, épouse d’Edmond de Polignac, compositeur de talent (et oncle de Pierre). Installés dans un magnifique hôtel particulier rue Henri Martin, le Prince et la Princesse de Polignac se font mécènes, et lorsqu’Edmond décède en 1901, Winaretta poursuit l’œuvre philanthropique de son défunt mari durant près de quarante ans. Née à New York, la fille de l’inventeur de la machine à coudre (Singer) tient le salon certainement le plus en vue de son époque et soutient les musiciens les plus stimulants de la première partie du XXe siècle, parmi lesquels Emmanuel Chabrier, Gabriel Fauré, Claude Debussy, Isaac Albéniz, Maurice Ravel, Eric Satie, Stravinsky, Francis Poulenc, Darius Milhaud, ou Kurt Weil. Parmi les nombreuses commandes de Winaretta, citons la merveilleuse « Pavane pour une infante défunte » de Maurice Ravel, que d’aucuns considèrent comme une des sources d’inspiration possible de la sonate de Vinteuil de Marcel Proust. Et justement, le génie littéraire est, aux côtés d’un Jean Cocteau ou d’un Paul Valery, l’un des écrivains familiers du salon de la rue Henri Martin. C’est là que le jeune Pierre de Polignac nouera une amitié avec l’auteur de la Recherche du temps perdu.

 

Le mariage avec Charlotte

 

Non contente d’initier son très jeune cousin à la crème de la crème artistique de son temps (Pierre y croise aussi Picasso et Diaghilev), Winaretta aurait également suggéré la rencontre de son cousin avec la jeune princesse Charlotte de Monaco, en âge de se marier. Albert 1er (grand-père de Charlotte) et son ami Raymond Poincaré (président de la République) approuvent ce choix, que Charlotte juge également à son gré. Pierre de Polignac devient alors le 19 mars 1920 le Prince Pierre de Monaco ! Deux enfants naîtront bientôt : Antoinette et le futur Rainier III. Deux années plus tard, Louis II, fils d’Albert 1er, accède au pouvoir. Il laissera son gendre exercer son talent le plus évident : soutenir en principauté les activités artistiques.

 

Protecteur de la vie artistique monégasque

 

En 1922, les célèbres « Ballets Russes » sont en faillite. Winaretta vient au secours de Serge Diaghilev et le prince Pierre apporte le patronage de la Principauté ainsi que l’aide financière de la Société des Bains de Mer. La troupe prend le nom de « Ballets Russes de Monte-Carlo ». Durant sept ans, Diaghilev favorise à Monaco une intense activité de création musicale (avec Poulenc, Milhaud, Satie, Stravinsky, Prokofiev…), mais aussi plastique pour les décors (avec Picasso, Derain, Miro, Marie Laurencin, de Chirico…). En février 1924, Pierre initie une « Société des conférences » pour permettre aux personnalités des lettres, des arts et du spectacle, de la politique et de l’économie « d’exposer librement les grands problèmes posés à notre temps et à notre civilisation ». S’y retrouvent entre autres Paul Valery, Darius Milhaud, Joseph Kessel, Paul Morand, Sacha Guitry… En 1929, la principauté est en crise et Pierre se voit confier un temps par Louis II les rênes du pouvoir. Mais c’est l’échec et Pierre passe la main. D’autant que son union avec Charlotte bat de l’aile : un divorce suivra, long et épineux. Pierre aime à retrouver Paris et sa cousine Winaretta, chez laquelle il rencontre Nadia Boulanger. Une belle amitié se noue. Considérée comme la plus grande pédagogue du XX° siècle, Nadia Boulanger permet à Pierre d’approfondir ses connaissances musicales : il devient alors un spécialiste reconnu de la musique contemporaine.

 

Le Prix Prince Pierre

 

Le divorce houleux d’avec Charlotte n’est pas sans conséquence sur la présence de Pierre en principauté : il n’y est plus persona grata. En 1941, il est même expulsé par son beau-père et doit se réfugier en Suisse : la France du Maréchal Pétain est interdite au Monégasque qu’il est devenu. Lorsque Louis II disparaît en 1949, Rainier III lui succède et fait revenir son père à Monaco, heureux de lui confier le soin de faire de nouveau briller la culture en principauté. Dès décembre 1950, le prince Pierre préside un Conseil Littéraire composé de ses vieux amis, tels que Georges Duhamel, Marcel Pagnol ou Roland Dorgelès. Ce sera alors la création d’un grand prix littéraire « francophone ». La première édition du prix récompense Julien Green, écrivain américain d’expression française, ce qui répond aux souhaits du prince Pierre de consacrer des écrivains étrangers d’expression française. Julien Green, qui l’a compris, lui écrit: « Je suis un écrivain français qui vient d’ailleurs (…), mais si je suis d’ailleurs par le sang, je suis français par la langue, et la langue c’est beaucoup plus qu’une façon de s’exprimer, c’est une façon d’être (…), c’est une patrie. ». Cet esprit de patrie francophone s’incarnera l’année suivante par l’attribution du prix à Henri Troyat (né russe). Parmi d’autres lauréats, on comptera Denis de Rougemont (Suisse), Eugène Ionesco (né roumain), L.S. Senghor (sénégalais), Anne Hébert (québecquoise), ou encore Françoise Mallet-Joris (belge)…  

C’est le début de la grande aventure du Prix Prince Pierre, que nous connaissons encore aujourd’hui. Pierre, mélomane averti, souhaite doubler ce prix d’un volet musical, confiant à Nadia Boulanger le soin d’en être le guide. La Fondation Prince Pierre, comme on le sait, perpétue cette création. Enfin, en 1961, Pierre crée un Centre International d’études des problèmes humains sous la présidence de l’historien Louis Chevalier, professeur au Collège de France. L’initiative ne survivra pas au prince, qui décède des suites d’une leucémie à l’hôpital de Neuilly en 1964, laissant derrière lui le souvenir d’un protecteur des arts et des lettres plus qu’inspiré. La princesse Grace aimera ce beau-père charmant et cultivé, amoureux des arts comme elle-même. 


Publié dans La GAzette de Monaco (DR)