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(rubrique Cinéma)

Pascal Manoukian : témoin du siècle

 

Début octobre 2016, les lauréats de la Bourse de la découverte du Prix Prince Pierre viennent comme chaque année à la rencontre de leurs lecteurs à la Médiathèque de Monaco. Parmi ces écrivains, Pascal Manoukian, ancien grand reporter et auteur d’un roman poignant, Les Échoués. Portrait.

 

 

La vie de Pascal Manoukian est un roman palpitant, qui nous fait voyager aux quatre coins du monde. Il la relate avec simplicité et modestie, tout en ayant conscience d’avoir eu la chance, à partir des années soixante-dix, d’être le témoin inlassable d’événements historiques et politiques majeurs. Une curiosité qui s’enracine dans une enfance en banlieue parisienne, à Meudon-la-forêt : « Je suis né d’une famille arménienne, dans ces cités créées pour accueillir les pieds-noirs rapatriés des années 60. Mon père était ouvrier chez Renaud, ma mère s’occupait des enfants. » Des conditions de vie modestes qui expliquent certainement le désir précoce de l’adolescent de s’échapper de la « cité » dès que possible : « En classe de 1ère, j’ai eu la chance de participer à un programme d’échanges permettant de vivre une année aux États-Unis dans le Minnesota. »

 

Jeune baroudeur

 

Bac en poche, le jeune Pascal hésite entre s’inscrire à Sciences-Po ou à l’IDHEC, mais une irruption volcanique a alors lieu en Islande et fascine le jeune homme : « Je suis parti en auto-stop, puis j’ai trouvé un bateau. Quand je suis arrivé sur l’île, j’ai découvert que nous étions une centaine à avoir eu la même idée. Nous avons aidé à déblayer durant trois mois. » Rentré de son périple, le jeune homme s’aperçoit qu’il ne peut plus s’inscrire qu’à la fac de droit. Après un mois et demi, il ne tient pas en place : « Je désirais hiverner au nord de l’Alaska, faire une expédition à l’ancienne. En cherchant des sponsors, j’ai croisé un type de mon âge, Patrice Franceschi, qui avait les mêmes envies, sauf que lui, il visait l’Amérique du sud ! » Pascal Manoukian se laisse convaincre : à deux, les jeunes gens ont trouvé assez d’argent pour monter un même projet en Amazonie, avec deux caméras. « Nous y avons passé neuf mois en établissant un contact avec une tribu. On ne se doutait pas en 1974 que le monde allait changer à ce point. On a ramené un film pour Antenne 2. » Une époque où partir à l’aventure n’était pas tout à fait comme de nos jours où un téléphone portable nous relie constamment peu ou prou avec le reste du monde…

 

 

Le Diable au creux de la main

 

C’est à l’époque de ses aventures en Amérique latine que Pascal Manoukian découvre son attrait pour le journalisme de conflit : « Au Guatemala, avec une fausse carte de presse, je me retrouve au milieu de la guérilla, puis dans un bordel militaire — une expérience violente …. Je raconte tout ça dans Le Diable au creux de la main, mon livre de souvenirs publié en 2013. » Rentré en France, Pascal Manoukian retrouve son ami Patrice. Tous deux, désireux de se lancer dans le journalisme de conflit, cherchent un nouveau terrain d’enquête et élisent l’Afghanistan: «  On a fait le tour des journaux, mais à l’époque la guérilla dans ce pays n’intéressait personne. On a emprunté 3000 francs et on est parti. Cela faisait deux mois et demi qu’on ramait dans l’hiver afghan quand le 27 décembre, en écoutant la BBC, on découvre que les Russes ont envahi le pays ! » Les magazines français se souviennent alors des « deux jeunes gars » qui étaient venus les voir pour partir en Afghanistan: Pascal et son acolyte ont deux mois d’avance, et à présent, ils intéressent tout le monde.

 

L’aventure de Capa

 

Pascal Manoukian sillonne alors la planète pour exercer son métier de journaliste, à la fois photographe et rédacteur : « Au départ, ça n’a pas été facile de m’imposer dans les deux domaines, mais mon travail a plu. Pourtant, au bout de dix ans, j’ai commencé à sentir le déclin du marché de la photo, et c’est en 1989 que Capa est né. » Hervé Chabalier fonde cette agence en réunissant au départ plusieurs pigistes. Pascal Manoukian fait partie de ces premiers JRI, « journaliste reporter d’images », rendus possibles par la grâce des nouvelles caméras plus légères. Capa est florissante, Pascal Manoukian y exerce dix années comme reporter, puis devient rédacteur en chef, directeur de la rédaction, pour finir par diriger l’agence.

 

Les Échoués

 

« A l’âge de 26 ans, j’avais écrit un livre sur l’histoire des Arméniens et de ma famille, Le Fruit de la patience. Lorsque j’ai fêté mes 60 ans, je me suis dit qu’il était temps de m’y remettre. » Le Diable au creux de la main était pour le journaliste une façon d’expliquer à ses deux enfants pourquoi leur père avait été huit mois sur douze par monts et par vaux : Pascal Manoukian y exposait les liens entre ses origines arméniennes et son besoin de documenter les drames du siècle. Avec Les Échoués, l’auteur saute le pas de la fiction, tout en s’appuyant sur ses expériences de journaliste, et en y mettant une grande part de lui-même. Ses héros, le Moldave Virgil, le Bangladais Chanchal, et les Somaliens Assan et Iman sont « des échoués », soumis à la violence de leurs pays et à l’aventure harassante de l’émigration, une situation à laquelle l’auteur peut s’identifier : « Je suis issu d’une famille d’échoués. Ma grand-mère arménienne fut esclave à l’âge de cinq ans, mon grand-père arménien, dans sa fuite, a pris le patronyme d’un mort… » Les Échoués sort de l’anonymat tous ces émigrés que nous pouvons croiser sans leur prêter tellement attention.

 

Le virus de l’écriture romanesque semble avoir pris l’auteur puisqu’un nouveau roman sortira en janvier prochain: « Il s’intitulera Ce que tient ta main droite t’appartient. C’est une histoire inspirée encore de l’actualité…» Toujours ce besoin de documenter le contemporain : « Vous savez, le compositeur André Manoukian m’a raconté que dans sa famille, on ne parlait jamais du génocide arménien, mais on faisait de la musique… Moi, ma grand-mère me racontait tous les dimanches le génocide… » Logique. Transmettre l’Histoire, documenter la réalité. « Dans ma vie, la réalité a toujours dépassé la fiction. »

 

Novembre 2016