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MANFRED FLUGGE, LA PASSION DE L'IMAGINAIRE

Manfred Flügge, écrivain prolifique, francophile et spécialiste des exilés de l’entre-deux-guerres, présente son dernier livre, Le Bleu des anges, à la Médiathèque de Monaco le 24 septembre à 18h. Portrait.

 

DR

 

Lorsqu’on rencontre l’auteur allemand Manfred Flügge, on est d’abord intrigué par son tee-shirt « Pacific Palisades » : « Ce quartier de Los Angeles abrite l’ancienne villa de Lion et Marta Feuchtwanger, reconvertie en résidence pour artistes allemands depuis 1996 », explique l’écrivain dans un français parfait, quasiment dénué d’accent germanique. Mais comment Manfred Flügge en est-il arrivé à s’exprimer ainsi dans la langue de Molière, et à s’intéresser à l’auteur allemand exilé à L.A., célèbre pour avoir écrit le controversé Juif Süss ?

 

Une jeunesse allemande

 

« Je suis né en 1946 au Danemark, comme beaucoup d’Allemands de la Prusse orientale, réfugiés dans des camps danois vers la fin de la guerre. En 1948, nous nous sommes installés dans la Ruhr où mon père avait trouvé du travail. » Pas si facile de grandir dans une Allemagne marquée par l’infamie de l’horreur nazie : « Beaucoup de gens de ma génération étaient malheureux de leur origine allemande, et je pense que c’est pour cacher cette tare qu’on apprend si bien les langues étrangères ! » A l’âge de 14 ans, le jeune garçon a l’opportunité de faire la connaissance d’un Français de son âge : « Je séjournais trois fois par an dans les Ardennes dans sa famille. C’était des paysans très simples, merveilleux. C’est là que j’ai été initié à la vie française. » Expérience déterminante dans le destin du futur écrivain : « J’ai effectué des études d’Histoire à l’Université de Münster et postulé pour un emploi d’assistant en France : j’ai atterri à Lille, où j’ai vécu deux ans. » L’assistant d’allemand s’y marie avec une Française, dont il aura une fille, et apprécie tout particulièrement la vie culturelle lilloise : « Je voyais un film par jour, c’est là que je suis devenu cinéphile. » C’est à cette époque aussi que le futur écrivain met au point une méthode: « Pour comprendre un cinéaste ou un écrivain, il faut l’explorer chronologiquement, œuvre après œuvre. On comprend ainsi l’évolution de l’auteur.» On comprend mieux comment Manfred Flügge est devenu l’érudit qu’il est aujourd’hui !

 

Paris-Berlin

 

Notre francophile enseigne par la suite la littérature française durant douze années à l’Université Libre de Berlin-Ouest. Son travail de thèse portant sur la vie culturelle parisienne sous l’Occupation, il séjourne régulièrement dans la capitale : « Mon point de départ était l’Antigone d’Anouilh : pièce résistante ou collabo ? » Durant ces séjours, il travaille au Centre de Documentation juive contemporaine, fait la connaissance de nombreux Allemands exilés dans les années trente. Son intérêt pour l’un deux, l’écrivain Franz Hessel, sera décisif. Manfred Flügge va s’employer à retracer la vie réelle de Franz Hessel, alias « Jim », ami d’Henri-Pierre Roché, alias « Jules ». Roman écrit par ce dernier, Jules et Jim est aussi et surtout célèbre par le film éponyme de Truffaut, que Manfred Flügge ne se lasse pas de revoir. Ce travail de huit années débouchera sur un livre, Le Tourbillon de la vie, traduit en français, italien, japonais, et qui le fera voyager dans le monde entier.

 

Sanary-sur-mer

 

C’est aussi Franz Hessel qui poussera notre auteur à s’intéresser à Sanary-sur-mer. Manfred Flügge retrace ainsi dans Amer azur (écrit d’abord en français) la manière dont, à l’instar de Hessel, des dizaines d’exilés se sont réfugiés dans ce petit port de pêche paisible non loin de Toulon : Aldous Huxley, Lion Feuchtwanger, Bertold Brecht, Franz Werfel, Arnold Zweig, Thomas et Heinrich Mann… L’auteur d’Amer azur est devenu une figure familière de Sanary, qui lui sait gré d’avoir reconstitué l’histoire de cette parenthèse intellectuelle et artistique si singulière.  Manfred Flügge, auteur par ailleurs de nombreuses œuvres de fiction, a d’ailleurs également écrit une pièce de théâtre, Asile d’Azur (Jeu scénique), mettant en scène de façon onirique des émigrés des mêmes années 30, Brecht, Feuchtwanger, Fritz Lang, les Mann : « Dans un improbable au-delà au dessus de la Côte d’azur, explique-t-il, ils règlent leurs comptes avec leur pays d’origine et avec leur langue qu'il faut laver 
des influences néfastes des démagogues sanglants. » Ce sujet, il a pu souvent l’évoquer avec son ami de trente ans, le regretté Stéphane Hessel, fils de Franz et auteur du phénomène éditorial « Indignez-vous ! ». Manfred Flügge a même consacré une biographie à l’ancien déporté et diplomate, membre rédacteur de La Déclaration universelle des Droits de l’Homme : Stéphane Hessel, portrait d’un rebelle heureux, paru en 2012.

 

Mythe et réalité

 

Poursuivant son investigation sur les exilés de Sanary, Manfred Flügge a choisi pour son dernier livre paru en français d’évoquer la figure d’Heinrich Mann, frère du plus célèbre Thomas Mann, et connu en France surtout pour l’adaptation de Professeur Unrat avec Marlene Dietrich: L’Ange bleu. Si cet écrivain a tout pour recueillir les faveurs de Manfred Flügge, c’est aussi parce que Professeur Unrat permet à notre auteur d’interroger les rapports entre la réalité de la vie d’H. Mann et son imaginaire romanesque. Cette problématique est en effet au centre des préoccupations de Manfred Flügge : on la retrouve dans son livre sur « Jules et Jim », ou bien encore dans sa biographie de Schliemann (découvreur prétendu de Troie). Mais quelque chose d’autre a pu encore attirer l’auteur du Bleu des anges vers Heinrich Mann : son « rêve français ». Amoureux de la France et singulièrement de Nice, H. Mann a longtemps fantasmé la France comme une patrie idéale, avant même d’y séjourner. Manfred Flügge connaît peut-être trop bien la France pour l’idéaliser, néanmoins, cela ne l’empêche pas de s’exclamer : « Depuis mes 14 ans, je vis dans les deux langes, les deux cultures. La France est devenue une province intérieure chez moi. »

 

Publié dans La Gazette de Monaco (DR)