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Bernice Coppieters ou le don de soi

D.R.

 

Née à Termonde, en Belgique, Bernice Coppieters débute la danse classique à l’âge de cinq ans. A onze ans, son destin de danseuse se précise : elle entre à l’Ecole royale des Ballets d’Anvers. Très douée et précoce, elle se voit confier dès l’âge de 18 ans un premier rôle au Ballet royal de Flandres. Au retour des Etats-Unis où elle étudie de près le style de Balanchine, la jeune femme passe une audition aux Ballets de Monte-Carlo qui apprécient les danseuses de grande taille. Elle a à peine vingt ans. Dès lors, sa vie est indissolublement liée à la principauté, mais aussi au chorégraphe Jean-Christophe Maillot, directeur des Ballets depuis 1993. Nommée danseuse étoile par la princesse Caroline, Bernice, comme la nomment affectueusement les Monégasques, brille depuis de son éclat incomparable dans le ciel des Ballets de Monte-Carlo.

 

 

D.R.

 

Lumineuse, portée par une démarche aérienne, c’est aussi une femme très simple et chaleureuse qui vous accueille aux studios de répétition de la rue Paul Doumer. Bernice offre généreusement de son temps, avec une gentillesse non feinte, pour évoquer sans fards son expérience de plus de vingt ans aux Ballets de Monte-Carlo. On entre alors dans le vif du sujet pour évoquer « Altro Canto », sublime ballet de Maillot, redonné fin avril dernier au Grimaldi Forum, et dans lequel la danseuse étoile a donné une performance éblouissante de grâce. Bernice Coppieters impose une rare présence sur scène. Spectatrice lambda, on s’extasie devant tant de maîtrise mêlée à tant de légèreté. Comment fait-on pour que le miracle opère, à chaque fois ?

Bernice Coppieters explique qu’avant une représentation, une certaine tension s’installe dès le matin au réveil. Des rituels s’organisent alors pour se mettre en condition : « On observe ce qu’on mange, ce qu’on boit, on compte le nombre de pas pour aller d’un lieu à l’autre pour s’économiser ! » Et ne craint-on pas le trou de mémoire, l’erreur sur scène ? La danseuse explique que la mémoire du corps est fiable. Elle se remémore toutefois « Le Boléro » de Maurice Béjart, dont la musique répétitive n’offrait pas de points de repère. « La musique de Ravel fait entrer dans un état de transe. J’ai eu un moment de doute. Heureusement, mon corps a rattrapé l’erreur. Le corps est plus intelligent que nous ! ». Et Bernice d’ajouter : « Lorsqu’on danse, il faut trouver le bon équilibre entre la maîtrise technique et le lâcher prise. Il faut laisser faire le corps. »

 

C’est cette intelligence du corps qui a fasciné le peintre Ernest Pignon-Ernest, artiste ayant collaboré aux Ballets de Monte-Carlo pendant de nombreuses années, et qui a effectué un travail singulier durant dix ans avec Bernice Coppieters : « Extases ». Selon Pignon-Ernest, la danseuse a été plus qu’un simple modèle pour ces œuvres représentant des mystiques extatiques, inspirées notamment de Thérèse d’Avila. Pour Bernice, cette expérience originale avec un plasticien a été un véritable enrichissement. De même, à dix-neuf ans, la jeune femme est sollicitée par Helmut Newton qui l’immortalise nue, chaussée de ses pointes, dans un fameux cliché qui a fait le tour du monde. Newton, installé en principauté, fera par la suite plus d’une dizaine de photos avec Bernice, n’hésitant pas à l’appeler parfois amicalement pour l’aider à tester un nouvel appareil photo !

Elle éprouve de la gratitude envers Monaco, et singulièrement la princesse Caroline, pour avoir rendu possible de telles rencontres.

Parmi les autres figures déterminantes de sa carrière, Bernice cite avec ferveur le grand Maurice Béjart. Lorsqu’on dispose d’un temps limité avec un chorégraphe, comment fait-on pour qu’il y ait tout de même rencontre ? La danseuse étoile explique que celle-ci a lieu grâce au mouvement corporel, au-delà de la parole : « Le danseur fait don de son corps au chorégraphe. Il lui dit en somme : Je suis à toi. Fais ce que tu veux avec cet instrument. ». Avec Jean-Christophe Maillot, la relation danseuse/chorégraphe s’inscrit dans une temporalité différente. Pour Bernice, c’est un travail très profond qui s’effectue. Et surtout, l’essentiel, selon la jeune femme, c’est que Maillot continue à la surprendre dans le travail, dans ses recherches, dans son renouvellement personnel. On se demande s’il arrive que le directeur-chorégraphe ne soit pas satisfait du travail de ses danseurs. Bernice évoque alors comment parfois, alors qu’elle et ses partenaires sont ravis après une représentation, Maillot peut leur opposer la critique en mettant en évidence que l’émotion est restée trop interne au plateau et n’a pas suffisamment été communiquée au public. Le chorégraphe est très sensible à cette dimension de l’émotion dans ses créations. Et selon Bernice, si l’émotion doit être vécue de l’intérieur par le danseur, elle doit en effet aussi être travaillée pour être visible à l’œil de spectateurs parfois très éloignés de la scène. La danseuse aime puiser son inspiration dans des moments bruts de vie, dont elle est par hasard le témoin, « une dispute dans un supermarché, par exemple ! ». Pour danser « Roméo et Juliette », elle se souvient avoir été nourrie pour son interprétation par la vision de deux amoureux, dans un aéroport, qui se disaient adieu en s’embrassant de façon déchirante.

 

Après la performance, conclut la danseuse, « il serait bon de faire comme les footballeurs, du décrassage, afin d’éliminer les toxines, de retrouver un équilibre corporel ». Depuis quelques années, on propose enfin aux danseurs des techniques comme le yoga ou le Feldenkrais pour les aider dans leur entraînement. Bernice observe que plus jeune, elle était tellement tonique qu’elle avait plutôt besoin de Pilates pour travailler les muscles en douceur. Aujourd’hui, à quarante-et-un an, elle s’oriente vers la course pour travailler le tonus. Et la douleur physique du danseur ? Comment négocie-t-on avec elle ? La danseuse étoile se remémore des étapes : « Quand on commence les pointes à douze ans, on a terriblement mal ; puis on s’habitue. Durant toute sa carrière, on est exposé aux tendinites, lumbago, courbatures multiples. Entre 20 et 33 ans, j’ai beaucoup dansé. Je n’avais pas peur de la douleur, je n’étais pas focalisée dessus, j’allais au-delà. A 33 ans, tout à coup, je me suis mise à en avoir peur. Finalement, c’est la peur, la grande ennemie ! Alors, j’ai cessé d’avoir peur.».

 

Ce sont tous ces secrets acquis au cours de sa carrière que Bernice Coppieters aime transmettre. Elle adore cette activité qui lui permet de moins s’occuper d’elle-même, et qui lui offre la possibilité d’être au service des autres. L’enseignement lui fait aussi diffuser les ballets de Maillot, son style spécifique, à l’instar de « Roméo et Juliette » qu’elle exporte dans le monde entier, de Prague à Séoul. Si la danseuse aime ces voyages où elle se fait l’ambassadrice de Monaco, elle exprime toutefois avec force son besoin de demeurer dans sa « famille », dans cette principauté qui l’a vue naître étoile et qui la chérit toujours comme sa plus belle Muse.

 

(paru dans La Gazette de Monaco, juin 2012 - Droits réservés)

 

D.R.