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La Mandarine, d'Edouard Molinaro (1971), un film avec Annie Girardot, à redécouvrir ! (Rubrique cinéma)

Jane Fonda: le documentaire présenté à Cannes classics  (Rubrique cinéma)

Roses rouges et piments verts: un introuvable drôlement corsé avec Danielle Darrieux (1973) (Rubrique cinéma)

Danielle Darrieux, la jeune femme moderne du cinéma français des années 30

(Rubrique: cinéma)

LUC DARDENNE, CINÉASTE ET PHILOSOPHE  (rubrique cinéma)

PATRICK MODIANO ET LE CINÉMA

(rubrique Cinéma)

cin'émotions

Les films font partie de nos vies, peuplent nos imaginaires, parfois à notre corps défendant. Ils nous marquent depuis l’enfance, nous ont fournis des modèles… pour choisir nos vêtements, savoir comment nous mouvoir, placer nos voix, savoir aimer, embrasser, ou nous disputer… Les films nous habitent, mais certains plus que d’autres : des images, des séquence hantent parfois nos songes et colonisent nos imaginaires, pour le meilleur, comme parfois pour le pire.

Ces textes qui suivent ont été écrits par vous et moi, par tous ceux qui ont répondu à l’appel à contribution d’HAPAX : « Quels sont les séquences, les images cinématographiques, qui vous ont le plus marqués, qui ont provoqué en vous le plus d’ÉMOTION ? »

Une belle cartographie des émotions contemporaines, personnelles et cinéphiliques. Un beau partage !

Les Lumières de la ville, Chaplin

Jérôme SIEURIN, Le silence d’Abraham Bomba

 

Je pense à ces quelques minutes, indescriptibles, hors de toute préoccupation esthétique, du documentaire Shoah de Claude Lanzmann. Certes, elles ont été maintes fois commentées, quelquefois même critiquées pour leur effet quasi- mélodramatique  — mais laissons-là de côté l’avis des salopards. Ces quelques minutes donnent à voir et à écouter le silence abyssale d’Abraham Bomba, qui malgré ce qu’il est en train de revivre intérieurement, après qu’il se soit tu, incapable de poursuivre son récit oralement, continue malgré cela, avec une minutie quasi- hypnotique, à manier ses ciseaux de coiffeur, repassant  sur le crâne déjà bien ratiboisé de son client, dans son petit salon de coiffeur de Tel-Aviv.

 

 

« Abraham, vous devez continuer, à parler,  c’est important ! » : malgré cette injonction désespérée du cinéaste, Abraham se tait, ses lèvres se meuvent comme si des mots en sortaient, mais plus aucun son ne sort ; et là, à ce moment précis qui semble durer une éternité, nous sommes tous happés par son cri silencieux, qui dit l’indicible, celui de la plus tragique extrémité de notre condition humaine, de l’infinie douleur d’être homme… nous sommes plongés, collectivement, universellement en elle, avec Abraham, qui l’a vécue, lui, individuellement, dans sa propre vie, dans sa chair et son âme, alors qu’il coupait les cheveux de ses proches dans l’antichambre de la mort de Treblinka.

 

 

Il y a certainement, dans d’autres documentaires, voire des fictions, des émotions approchantes, mais l’intensité de celle-ci est, je crois, incomparable, unique, à l’instar du sujet dont traite le film. Elle a sans doute contribué, chez de nombreux spectateurs de ma génération, à se forger la conviction inébranlable du « plus jamais ça », inscrite immédiatement dans le cœur, avant même de toucher la raison. Dans ces quelques instants de cinéma, une simple émotion immédiate, évidente, autrement dit universelle et sans concept comme dirait l’autre.

 

Jérôme Sieurin travaille aux Affaires européennes de la Métropole de Nice. Il est aussi chanteur lyrique (baryton), comédien, pianiste et compose de la musique à ses heures perdues... ou plutôt gagnées !

Camila WAYMEL, "LE VISAGE DE NASTASSJA KINSKI"...

 

Le visage de Nastassja Kinski. Elle est sous le charme d’un homme qui ne lui fait manger des fraises que pour la rendre plus désirable. Tess, 1979. Je passe et je repasse la cassette VHS enregistrée quelques années plus tard. Erotisme et cruauté sont liés dans cette beauté dont je ne me lasse pas. 

 

 

Le film a son double : Le Locataire, du même Roman Polanski. C’est l’homme, ici, qui est sacrifié. La solitude d’un jeune homme qui se prend pour une femme. Avec sa robe et son maquillage il me touche, il me rassure dans son désarroi : le désir n’est pas sans compassion. Proie, madone, mère ou femme fatale, je comprends que je peux être toutes ces femmes et compter sur la tendresse des hommes…

 

Camila Waymel est professeur de philosophie.

David VAUCLAIR,  Un loup, du chewing gum, des seins, du soleil et des mariages...

 

La question des émotions de cinéma est incroyablement difficile car je ne crois pas avoir une image singulière qui s'impose plutôt qu'une autre. De l'enfance ressort une série d'images surtout tirées de dessins animés: le Loup de Tex Avery, la cruauté affable de Jerry, ou le Prince Jean suçant son pouce avec la voix de Peter Ustinov sont des scènes ou des tableaux marquants. Mais je me souviens plus du visage rayonnant de mon grand-père que du vélo de Tati dans Jour de Fête

 

 

Après, que dire, à l'instar d'Alain Souchon, les seins de Sophie Marceau dans La Fille de d'Artagnan ont eu un effet certain sur le tout jeune homme que j'étais; Marilyn réchauffant Tony Curtis dans Certains l'aiment chaud aussi. 

 

 

Toshiro Mifune m'a bluffé dans le premier film où j'ai pu le découvrir et Les Sept Samouraïs reste un de mes films préférés. La Mort dans Le Septième Sceau m'a longtemps accompagné, et Louis de Funès couvert de chewing gum vert ou dansant en rabbin, tout comme Gene Kelly sous la pluie restent dans mon panthéon des grands moments de cinéma. 

 

 

L'ouverture magistrale de The Player d'Altman est un moment grandiose et jubilatoire, et comment ne pas être effrayé par Jack Nicholson défonçant à la hache puis passant sa tête grimaçante dans Shining

 

 

Delon n'est jamais aussi beau que sur son voilier dans Plein Soleil, Mastroianni aussi charmant que dans La Dolce Vita, attendri et envoûté par Anita Ekberg dans la Fontaine Trevi, et Gong Li est inoubliable en quatrième épouse chez Zhang Yimou.  

 

 

Et comment ne pas partager la scène de réveil paniqué où Hugh Grant jure tandis qu'il tente de trouver l'église du premier des Quatre Mariages et un enterrement auquel Mike Newell nous conviera? Ou encore la mort apaisée de Rémy Girard et la douleur digne de son fils (S. Rousseau) dans Les Invasions barbares.

 

 

Je pourrais continuer, mais pour éviter la liste à la Pérec trop fastidieuse pour mon lecteur, je m'arrêterai là.

 

 

David Vauclair enseigne la géopolitique et l'histoire à Paris Sud, à l'ILERI et à de charmants Etats-Uniens en exil universitaire dans la capitale. Il est le fier co-animateur d'un blog cinématographique " franglaisreview", même si celui-ci est en hibernation ces derniers mois, et le cofondateur d'un prix littéraire, le Prix de l'Inaperçu, remis annuellement depuis 7 ans. Il aime parler cinéma avec ses amis, dont Clara Laurent évidemment.




Marion GOMAR, "Des papayes, des oiseaux... et taratata !"

 

Il me serait impossible de partager l'émotion d'une séquence de cinéma sans en narrer le contexte de la séance. Mes plus beaux moments de cinéma s'accompagnent presque systématiquement des aventures dignes de celles projetées sur la toile. En écrivant ces lignes, je ne peux m'empêcher de penser à Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore. J'avais quatre ans lors de sa sortie et quand je repense aux yeux émerveillés de Toto, je revois les miens fous de jalousie à voir ce dernier tripoter des bobines dans la cabine de projection et je ressens encore ma gêne (mon dégoût?) et mon rire bête devant les scènes de baisers.

 

 
  Mais mes plus grandes expériences cinématographiques sont avant tout des voyages sensoriels : c’est instantanément à L'Odeur de la papaye verte de Tran Anh Hung que je songe alors. L'aventure avait déjà commencé à la maison avec mes parents qui s'arrachaient les cheveux pour trouver une séance convenable pour une gamine de 5 ans ½ et il s'en est suivi un débat houleux sur ma capacité à lire des sous-titres et de l'importance ou non de comprendre l'histoire. L'avantage d'un film asiatique demeure dans le fait qu'il n'y a pas beaucoup de dialogues... Ce soir-là, il tombait des trombes d'eau et le temps de sortir de la voiture jusqu'au cinéma, nous étions trempés jusqu'aux os. C'est donc dans la salle obscure de « L'Ecran » à Saint-Denis que j'ai découvert pour la première fois ce que signifiaient les sens et leur utilité. Ce film, je ne l'ai vu qu'une seule fois, je n'ose pas le revoir de peur que ce souvenir ne soit que pure fantaisie ou bien fantasme. Mes yeux se souviennent de ce camaïeu de verts omniprésent dans le film ; ma peau, elle, se rappelle de ces gouttes d'eau qui coulaient dans mon dos, ma bouche retrouve le goût de la pluie dans une ode sensorielle illustrant le climat tropical du film. Sur mon siège, j'arrivais alors à sentir l'odeur de la nature, celle de la papaye... Je n'étais plus au cinéma, j'étais dans le film, je ne m'étais pas téléportée, je m'étais minéralisée. Je n'étais plus cette petite fille de la « tour Samsung » de la Porte de la Chapelle, mais une pierre perdue dans un jardin vietnamien qui observe et qui entend, qui entend... le ruissellement de l'eau, la cacophonie des insectes, et une langue inconnue... Oh, j'ai bien cherché à lire au début (je me souviens que les sous-titres étaient écrits en jaune), et puis, je me suis laissée porter, et si on se demande parfois ce que peuvent bien comprendre les enfants, je peux vous assurer que j'ai très bien compris de quoi il s'agissait... Je revois distinctement le plan de la robe en soie rouge pliée sur le lit, ainsi que celui, plus tard, de l'actrice si innocente, métamorphosée (à son insu?) en séductrice vêtue de cette robe qui tranche tellement avec l'atmosphère minérale du film, et ce jeu de regards entre la jeune fille et son maître à travers un rideau de perles. De la découverte des sens à celle de la sensualité, il n'y a qu'un pas.

 

 
  Je m'étonne à présent de la précision de ce souvenir qui paraît intact, tandis que ce sont mes parents qui m'ont raconté plusieurs fois l'histoire de la séance de Peau d’Âne de Jacques Demy.
 

 

   

Sur la place du Théâtre Paul Eluard à Stains dans le 9-3, mes parents, en avance, nous avaient offert à ma meilleure amie et moi-même, un tour de manège. Ce qui rend le manège si attrayant, c'est sa courte durée, la frustration d'un instant éphémère et la manipulation possible par les enfants des adultes pour un éventuel nouveau tour. Or là, le manège ne s'arrêtait pas. Les enfants de la cité qui zonaient sur la place trouvaient ce moment hilarant et afin de rendre ce moment encore plus surréaliste qu'il n'était, ils ont commencé à nous cracher dessus dès qu'on leur passait devant. Mes parents, atterrés, se sont empressés de retrouver le forain qui était allé se faire cuire un œuf (littéralement) dans son « Algeco » à côté, en laissant tourner la machine (c'est le cas de le dire). De cette pré-séance, je n'en ai strictement aucun souvenir (en lisant ce texte à mes parents, ils m'ont dit que cela ne s'était pas passé comme ça, que la scène était beaucoup plus angoissante, je leur ai donc demandé de l'écrire), par contre, je me souviens comme si c'était hier d'être rentrée à la maison en entonnant à tue-tête « Amour, amour, je t'aime tant, RRRrrrrr » tel le perroquet dans le film. Je serais incapable de savoir ce qui m'a le plus marqué dans ce film tant je le connais par cœur (encore aujourd'hui, j'ai besoin de mon visionnage annuel)... Peut-être les costumes, bleus d'un côté, rouges de l'autre (propageant la poésie jusqu'aux visages et aux chevaux) et bien sûr, les robes, celle du « Temps » restant ma préférée... J'ai toujours eu un truc avec les robes... 

 

 
Âgée de huit ans, mon père m'avait fait rentrer dans le Palais des Festivals à Cannes pour la séance de 8h30 de La Reine Margot de Chéreau (les enfants étant interdits d'accès au Palais, mon père avait dû sortir un gros bobard, ce qui, aujourd'hui, serait impensable). Mon père horrifié de m'avoir fait voir un film aussi violent, aussi jeune, me demanda comment j'allais à la sortie du film ; il fallait voir sa tête quand je lui ai rétorqué : « Olala, comme elles étaient belles les robes... ». Pour moi, la scène finale avec cette robe blanche maculée de sang et cette tête sur les genoux, c'était le comble de la beauté ! La vanité dans toute sa splendeur !

 

  

Évidemment, je ne peux pas penser aux robes sans mentionner un film que j'ai vu une bonne vingtaine de fois, malheureusement toujours sur un petit écran et toujours en version française : Autant en emporte le vent de Cukor, Fleming, et... zut, j'oublie toujours le 3ème (Sam Wood. merci wikipédia). Ma sœur regardait la VHS chez une amie et je suis arrivée au moment du pique-nique avec le défilé de robes se déroulant dans la splendide plantation du vieux chêne et la voix haut perchée de la doublure de Vivien Leigh « Taratata ! »... Les filles étaient persuadées que je ne tiendrais pas une heure. Je suis restée jusqu'à la fin. Si on voulait être tranquille quatre heures, il suffisait de me planter devant Gone with the wind et je restais immobile, comme hypnotisée (quoique... il m'arrivait souvent de rembobiner pour apprendre à danser le quadrille). De plus, jusque-là, j'avais une vision assez manichéenne des personnages, or, il était nouveau pour moi d'avoir un sentiment ambivalent envers eux. Scarlett me fascinait, m'inspirait, ce fort caractère et cette scène grandiose pendant laquelle elle « jure devant dieu » qu'elle ne se laissera pas abattre... rien que d'y penser, j'en ai des frissons... En même temps, pour la première fois, je me méfiais d'un personnage principal, de son égoïsme, sa brutalité et méchanceté envers les esclaves et tous ses caprices en tous genres faisaient que d'une certaine manière, je la détestais aussi... Je n'ai jamais pu prendre un parti quant à la scène finale lorsqu'elle court à travers le brouillard pour retrouver Rett et ce dernier plan devant Tara... Du pur génie de la part des réalisateurs ! Je suis sûre que si je le revoyais aujourd'hui, je serais toujours aussi perdue : devrais-je me sentir triste pour Scarlett, ou bien approuver cette errance ?

 

 

   

Je pense à un autre film que j'ai découvert petite au Festival de Cannes (quand « La Licorne » s'appelait encore la « Salle Mérimée ») et qui a bouleversé le cours de ma vie (il faut bien que je fasse un peu mon cinéma) : Épouses et Concubines de Zhang Yimou. Si l'on se souvient très bien de la scène finale avec la quatrième épouse qui fait les cent pas dans la cour de la cité impériale, l'image qui me vient en premier à l'esprit reste celle de la troisième épouse sur les toits de la cité en costume traditionnel et qui chante, qui chante... Ce n'est pas son sort tragique qui m'a le plus marqué, mais sa voix. Après le film, je ne m'arrêtais pas de chanter en imitant les gestes et les sons du folklore chinois. Je sais que ce moment est un de ceux qui m'ont mis sur ma voie de chanteuse. 

 

 

 Il est d'ailleurs difficile pour moi de séparer mes émotions de cinéma de la musique. Plein d'images se bousculent alors dans ma tête : la poésie de la silhouette de Dirk Bogarde errant sur la plage du lido dans Mort à Venise de Visconti sur la 5ème de Mahler, le mouvement circulaire du puits de pétrole pendant l'ouverture de Il était une fois en Amérique de Sergio Leone sur un des thèmes les plus connus d'Ennio Morricone, la magie des premières lignes du générique de Starwars de George Lucas sur les notes triomphantes de John Williams , la tête qui tourne sur la 9ème de Beethoven accélérée dans Orange Mécanique de Stanley Kubrick, le fou rire devant « make'em laugh » chanté par Donald O'Connor dans Singin'in the Rain de Stanley Donen, l'angoisse en voyant les hélicoptères arriver et les yeux fous du colonel porté par la chevauchée des Walkyries de Wagner avant le jet de napalm dans Apocalypse Now de Francis F. Coppola, cette sensation puissante d'être collée sur son siège et de sentir jusque dans les pieds le vrombissement de la comète qui arrive droit sur le spectateur avec l'ouverture de « Tristan und Isolde » de Wagner à plein volume dans Melancholia de Lars Von Trier, et puis ce torrent de larme déversé devant le générique de fin de Dancer in the Dark (je m'étais retenue de pleurer pendant tout le film de peur de faire trop de bruit. J'ai lâché les vannes après, cela a traumatisé ma mère), la musique d'Alan Silvestri dans The Abyss de James Cameron face aux êtres des profondeurs et cette scène magnifique du sauvetage de Mary Elisabeth Mastrantonio par Ed Harris pendant laquelle on ne respire plus (le spectateur se noie au moins 15 fois dans ce film), et bien sûr les images quasi réelles de Jurassic Park de Steven Spielberg toujours accompagnées par le maestro Williams qui m'ont empêchées de dormir pendant une bonne semaine... Pendant longtemps, j'ai eu une peur absurde des dinosaures et je ne rentrais pas dans une cuisine industrielle sans penser à la chasse des vélociraptors... 

 

 
Un autre souvenir apparaît, et je vais m'arrêter là, sinon, je vais encore continuer des pages et des pages, c'est celui de la séance des Oiseaux d'Hitchcock sur la Piazza Grande lors du 52ème festival du film de Locarno pour le centenaire de la naissance du maître du suspens. Et ils n'avaient pas fait les choses à moitié, le légendaire présentateur du festival « Il cinquantadue festivale del film di Locarno presenta » était accompagné du célèbre sosie d'Hitchcock, Ron Burrage, et lors de la scène d'attaque des oiseaux, des spots se sont allumés laissant apercevoir des oiseaux (certainement en plastique) disséminés tout autour de la place... Inutile de dire que je n'en menais pas large en remontant la colline dans la nuit quelques minutes plus tard...

 

 

Si les séquences qui nous marquent pendant l'enfance et l'adolescence restent à vie, je m'accroche à l'idée que certains films que je vois aujourd'hui demeureront longtemps ancrés dans ma mémoire. En Allemagne, un pays où le cinéma n'est pas aussi sacralisé qu'en France et où il est quasiment impossible de voir un film en version originale, notre groupe clandestin des cinéphiles français expatriés (le GCCFE) s'est réuni chez moi le mois dernier autour de 9 mois ferme de Dupontel et je pense que les murs ont tremblé pendant la scène où ce dernier invente des histoires abracadabrantesques pour prouver son innocence. Ce souvenir d'un fou rire partagé entre amis, j'espère que celui-là vivra longtemps...

 

 

Marion GOMAR, magnifique chanteuse lyrique que vous pouvez retrouver dans mon documentaire, L'Expérience Royaumont, dans la rubrique MES VIDÉOS:


"J'ai eu la chance de grandir avec des cinéphiles pour qui les films ne se voient qu'au cinéma, il m'ont rendu droguée très jeune, et j'avais la fâcheuse tendance à sécher les cours pour aller à la séance du matin... Quand il a été question d'orientation, je me suis dit "Ah non, je veux que le cinéma reste une passion! On ne peut pas faire de sa passion son métier, ce n'est pas possible"! Du coup, je suis chanteuse lyrique à la place et je vais retrouver Wagner à Bayreuth cet été... (Kubrick et Von Trier y sont sûrement pour quelque chose..." 

Norbert CZARNY, "Des émotions de cinéma"

Elevé par des parents amateurs de cinéma, en un temps où l’on diffusait les classiques à 20h30 sur la première et seule chaine de télévision, j’ai connu ce choc un dimanche soir : j’ai vu Le Voleur de bicyclette. Je n’oublierai jamais mes larmes, mon chagrin, le sentiment de révolte qui en est né. J’ai pris conscience de l’injustice en regardant ce père et son fils, seuls dans la ville, un jour comme les autres.

La souffrance de l’enfant n’était rien auprès de celle du père, incapable de pleurer, d’exprimer ce qu’il ressentait. La seule consolation, pour eux comme pour moi était de les savoir ensemble, de sentir qu’un amour intense et muet les unissait.

L’amitié de Rauffenstein pour Boieldieu, sur le lit de mort de ce dernier, dans La Grande illusion, reste pour moi l’une des plus belles et plus fortes amitiés que je connaisse.

Ce n’est pas par elle que je suis entré dans ce film, mon film préféré à travers le temps, celui que je ne peux voir sans sangloter quand Rauffenstein dépose sur le corps de son ami l’unique géranium qui ait poussé dans la forteresse, ce n’est pas par cette relation mais par celle entre Maréchal et Rosenthal, après que le premier a déclaré n’avoir « jamais pu blairer les Juifs » que je suis entré dans ce film. Cette scène de dispute, lors de la fuite dans l’hiver allemand, ma mère me l’avait annoncée comme un moment crucial. Elle m’avertissait de quelque chose. Nous étions dans le tout début des années soixante et le souvenir de l’antisémitisme n’était pas loin. On devait encore se méfier des paroles coléreuses : nous en étions la cible possible.

Quand les deux compagnons se séparent et que Maréchal lance un « Au revoir sale Juif » plein de tendresse ironique, je sanglote, encore maintenant.

Je n’ai pas un souvenir précis de La Charge héroïque. Mais certains films de John Ford, au premier rang desquels Qu’elle était verte ma vallée, me bouleversent. Celui-ci aussi : j’aime les acteurs que l’on retrouve dans les films de Ford : j’aime John Wayne, Victor Mac Laglen et Ward Bond. Si La Grande Illusion, Gabin et les films de Carné sont du côté maternel, les films américains, comédies musicales, westerns et films noirs (sans parler des films avec Garbo et, surtout, avec Marlène Dietrich) sont de l’héritage paternel… Mais restons-en à La Charge héroïque, à ce capitaine de cavalerie qui va arrêter sa carrière et que l’on célèbre au début du film. Le reste, je l’ai oublié. Mais je n’oublie pas l’amitié joyeuse qui unit ces hommes. Un monde s’achève et tout ce qui finit me touche.

 

Avec la mort de Boieldieu, avec la fin de carrière de John Wayne, l’histoire de Dersou Ouzala est l’une de celles qui me bouleversent. J’aurais pu aussi proposer une image du Prince Salinas dans Le Guépard, mais je m’en tiens au film de Kurosawa. La steppe de Sibérie, ses dangers et ses beautés sert de cadre à ce film. La rencontre entre le géographe russe et son guide est assez improbable. Et puis elle se produit, s’accomplit, se transforme en une amitié qui traverse le temps. Dersou, devenu vieil homme quand il ne peut plus vivre dans son espace naturel, reçoit la visite de son ami.

Mais j’ai déjà eu la chair de poule, j’ai déjà pleuré bien avant, lors d’une de leurs retrouvailles, quand le savant crie « Dersou ! Dersou ! », et que le guide lui répond « Capitan ! Capitan ! ». Peu de choses m’émeuvent autant que des appels aussi simples, aussi sincères, aussi humains (même si ce dernier mot est galvaudé)

Comme on l’aura remarqué, toutes les photos que j’ai choisies montrent deux personnages (en premier plan). J’aime les relations entre les hommes (et les femmes !).

Et là, on ne voit qu’Alexandre Nevski. L’émotion que je ressens en voyant et revoyant ce film ne tient pourtant pas qu’à ce seul héros.

Mais je ne peux m’empêcher de penser au contexte dans lequel Eisenstein a conçu et réalisé ce film, en 1937. Je sais depuis des années, qu’au même moment, que les geôles de Moscou étaient remplies de futurs fusillés, qu’on traquait, qu’on torturait, que les déportés se comptaient par million dans le Goulag, L’Armée rouge était décimée par un tyran fou, alors que le danger nazi grandissait.

Pourtant, quand je regarde ce film, quand j’écoute Nevski haranguer la foule, je me dis qu’on savait tout faire oublier au peuple russe par des images savamment montées d’un homme fort qui sait guider son peuple. J’ai l’émotion patriotique ; cela m’arrive rarement mais je ne n’en ai pas vraiment honte.

Norbert Czarny

Norbert Czarny, professeur de Lettres modernes, formateur, critique et membre du Comité de rédaction de La nouvelle Quinzaine littéraire. Collabore également au blog de L'école des Lettres. Auteur des Valises (Lieu commun 1989) et de l'édition scolaire du Journal d'Hélène Berr (Points Le Seuil).

Il est né en 1954 (« comme François Fillon, Antoine Jaccottet, José Bové », dixit) et cela lui donne le droit à des réductions dans certains cinémas...

 

 


Jérémie Laurent... The Thing.

 

J'ai 4 ans, peut-être 5 et mes parents sont sortis dîner depuis déjà quelques heures. Ne trouvant pas le sommeil, je décide de quitter le lit superposé que je partage avec mon frère, prenant bien soin de ne pas le réveiller (il a déjà cette fâcheuse habitude de me surveiller dès que Papa - Maman ont le dos tourné...). Je sors de ma chambre et entends le petit poste de radio de ma "nounou"  en provenance de la cuisine. Sur la pointe des pieds je me rends dans le salon et allume le grand téléviseur récemment acheté par mon cinéphile de père. Des images défilent devant mes yeux : un vieil homme essaie d'en ranimer un autre par un massage cardiaque. Il appuie ses mains sur le ventre, une fois, deux fois, trois fois... La poitrine s'ouvre, dévorant les mains du pauvre diable qui ne peut s'empêcher de crier atrocement de douleur. Puis le corps inanimé se métamorphose. La tête se disloque, des pattes d'araignées sortent par les oreilles, les yeux. Tous le monde crie quand soudain, le téléviseur s'éteint et une main vient se poser violemment sur ma joue puis sur mes fesses. Je suis renvoyé au lit illico-presto et pleure dans mon oreiller. Pas de douleurs mais de frustration. Que va-t-il se passer ? Le saurai-je un jour?

 

 

C'est bien là mon premier souvenir cinématographique. Des images choquantes, certes mais tellement envoûtantes qu'elles continueront de me hanter jusqu'à ce que je découvre, dix ans plus tard, "The Thing" de John Carpenter et cette célèbre scène de mutation !

 

"As far as I can remember, I always wanted to be a filmmaker !" Jérémie Laurent, réalisateur né en 1986.

(Ici, il a trois ans !)

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