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(Rubrique: cinéma)

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PATRICK MODIANO ET LE CINÉMA

(rubrique Cinéma)

MODIANO, HOMME DE CINÉMA;  MODIANO, SCÉNARISTE.

D.R.

 

                Modiano, homme de cinéma ? En un certain sens, cette association va de soi.

D’abord, les biographes se plaisent à souligner que Patrick Modiano est le fils d’une actrice, Luisa Colpeyn, qui débuta sa carrière à la fin des années trente ; comédienne abonnée plutôt aux seconds rôles et que Modiano évoque notamment dans son autobiographie Un pedigree.

Enfant, comme beaucoup de gens de sa génération, Modiano fréquentait assidûment les salles de cinéma. Dans un épisode de la fameuse émission de télévision "Cinéma Cinémas"[1] le romancier est filmé dans la superette qui remplace le cinéma de son enfance de la rue de Sèvres, le « Pax ». Modiano y déambule avec nostalgie dans les rayonnages en tâchant de retrouver la topographie de la salle perdue. Il évoque ainsi ses souvenirs d’adolescent-cinéphile : « Je préférais y aller seul… oui, c’était un refuge…(…) la salle, l’écran, tout était comme un monde clos… il y avait une odeur de cinéma… une obscurité qui avait une odeur particulière… »[2].

Certains entretiens que le romancier a donnés témoignent aussi de sa cinéphilie : il y évoque aussi bien son amour des films noirs américains (comme ceux scénarisés par Chandler), que pour Quai des brumes de Carné-Prévert, La Règle du jeu de Renoir, ou des films anglais des années 60[3].

C’est donc assez logiquement que Modiano a été sollicité pour participer au jury du Festival de Cannes (c’était en 2000). Il a aussi co-écrit avec Catherine Deneuve un livre qui évoque le souvenir de la sœur de celle-ci, l’actrice Françoise Dorléac (Elle s’appelait Françoise, 1996). C’est d’ailleurs la même Catherine Deneuve, devenue une amie de Modiano, qui a suggéré au réalisateur Raoul Ruiz de confier le petit rôle d’écrivain de son film Généalogie d’un crime à Patrick Modiano. C’est l’unique apparition cinématographique de l’écrivain, à la fois discrète et mémorable, tant sa très longue silhouette et son regard doux et perdu émeuvent le spectateur.

 

 Ainsi, lorsqu’on examine la biographie de Patrick Modiano, le cinéma est indéniablement très présent. Mais c’est également l’œuvre romanesque de Modiano qui a la réputation d’être très « cinématographique ». Il est vrai que cette qualification peut vite apparaître comme une tarte à la crème de la critique littéraire, quelque chose de flou qui concernerait une certaine atmosphère urbaine, la façon d’évoquer Paris, les enquêtes, les disparitions irrésolues, les errances, les flashs back qui émaillent les récits de Modiano… Est-ce que ce sont ces « caractéristiques cinématographiques » de l’univers modianesque qui ont poussé cinq réalisateurs à adapter des romans de Patrick Modiano ? Peut-être. Force est de constater pourtant que ces adaptations au cinéma n’ont pas donné lieu à de grands films particulièrement mémorables. Quels sont ces films ? Par ordre chronologique, citons-les :

-Une jeunesse, de Moshé Mizrahi (1981), d’après le roman du même titre.

-Le Parfum d’Yvonne, de Patrice Lecomte (1994), d’après Villa Triste.

-Te quiero, de Manuel Poirier (2001), d’après Dimanches d’août.

-Charell, de Mikhaël Hers (2006), d’après De si braves garçons. (Moyen-métrage)

-Des gens qui passent, d’Alain Nahum (2009), d’après Un cirque passe. (Téléfilm)

 

Une idée reçue voudrait qu’il vaut mieux un roman moyen pour faire un bon film qu’un roman majeur… Ou bien encore aurait-il fallu de plus grands cinéastes pour réussir de telles transpositions… De l’aveu même de Modiano, « un roman, au départ, est presque un handicap pour faire un film.[4] » Peut-être, mais nous n’aurons pas ici l’ambition d’aborder la question épineuse de l’adaptation des romans au cinéma… Ce qui nous intéresse plutôt, c’est que Patrick Modiano a été lui-même actif dans le monde du cinéma en tant que scénariste, et ce, à quatre reprises jusqu’ici.

 

Evoquons rapidement deux collaborations. L’une pour un épisode de la série télévisée Madame le juge, dans laquelle Simone Signoret incarnait le personnage éponyme ; l’épisode intitulé « L’Innocent » est réalisé par Nadine Trintignant et diffusé en  1975. Modiano glisse dans le scénario un certain nombre de ses préoccupations romanesques habituelles, et sa propre mère, Luisa Colpeyn, tient un rôle dans le téléfilm. L’autre film que nous évoquerons vite est Le Fils de Gascogne, réalisé par Pascal Aubier et sorti en 1996. Le scénario, très libre, est une espèce de fantaisie, prétexte à évoquer de manière nostalgique et fantasque le cinéma des années soixante. Les réalisateurs et acteurs de ces années-phare y tiennent trente ans après leur propre rôle : on y croise ainsi Chabrol, Bernadette Lafont, Brialy, ou encore Marie-France Pisier et Bulle Ogier. Ce film est passé un peu inaperçu lors de sa sortie. En revanche, le premier scénario de Patrick Modiano, lui, a eu un grand retentissement, puisqu’il s’agit de celui du film de Louis Malle, Lacombe Lucien, sorti sur les écrans en 1974.

Modiano est alors encore un jeune écrivain, il n’a publié que trois romans. Le film porte sur l’Occupation, cette période qui hante Modiano, ce dont son œuvre romanesque est le témoin. Nous sommes en juin 1944. Lucien Lacombe est un paysan de 17 ans qui demande à son ancien instituteur de rentrer comme lui dans la Résistance. L’instituteur le trouve trop jeune et refuse. Lucien dénonce peu de temps après cet instituteur et entre dans la Gestapo française. Lucien noue parallèlement une relation ambiguë et tortueuse avec une famille juive. Le film est tout d’abord très bien reçu par la critique, puis déchaîne les polémiques dans les médias, dans la droite ligne de celles occasionnées par le film de Marcel Ophuls, Le Chagrin et la pitié sorti trois ans plus tôt sur les écrans. Le film de Louis Malle et le documentaire de Marcel Ophuls osent interroger l’historiographie officielle de l’Occupation et remettre en question les idées reçues sur la Résistance et la Collaboration. Louis Malle, avait pensé au départ à Jean Genêt et à Pascal Jardin pour l’aider dans l’écriture de son scénario. C’est Alexandra Stewart, alors son épouse, qui lui conseille de solliciter Patrick Modiano. Le romancier et le réalisateur vont alors travailler ensemble pour aboutir à une version définitive de Lacombe Lucien. L’intervention de Modiano va notamment infléchir le scénario vers plus d’opacité quant aux motivations psychologiques des personnages, ce qui n’étonne pas ceux qui connaissent l’univers romanesque de l’écrivain. Cette opacité, ces ambiguïtés, ont mis mal à l’aise et dérangé la critique, de même que le fait qu’aucun des personnages, quel que soit leur bord, n’apparaisse sous un jour très glorieux. Pourtant, Lacombe Lucien est devenu au fil des décennies un « classique » du cinéma, un film-référence pour aborder la représentation cinématographique de l’Occupation allemande en France.

Louis Malle, en rencontrant Patrick Modiano, avait été vite frappé par l’érudition exceptionnelle du romancier sur la période de l’Occupation. Lorsque trente ans plus tard, Jean-Paul Rappeneau fait appel à Patrick Modiano pour Bon voyage, c’est aussi le connaisseur pointu de cette période trouble de l’Histoire de France que le réalisateur sollicite. Le réalisateur avait débuté sa carrière de cinéaste en 1966 avec un film se situant lui à la fin de la Seconde Guerre mondiale : c’était la comédie virevoltante La Vie de château, avec une étourdissante Catherine Deneuve dans sa prime jeunesse, aux côtés de Philippe Noiret. Après cinq autres films, Les Mariés de l’an II, Le Sauvage, Tout feu tout flamme, Cyrano de Bergerac et Le Hussard sur le toit, Jean-Paul Rappeneau a le désir de situer son nouveau film de nouveau durant la Seconde Guerre mondiale, mais cette fois-ci au tout début du conflit. Cette envie est née de lettres retrouvées dans un carton à chapeau remisé au grenier : les lettres que sa mère écrivait à son père prisonnier, et dans laquelle elle évoque le petit Jean-Paul (il est né en 1932), « perdu dans ses idées noires ». Le cinéaste se remémore alors ces années de son enfance et en vient à songer  à ce moment si particulier de juin 1940, lorsque la Débâcle française pousse le gouvernement à fuir la capitale pour s’installer en catastrophe à Bordeaux. Voici comment Rappeneau évoque dans une interview les premiers linéaments de son scénario : « Le Tout-Paris transporté en province, comme dans un chaudron, la chute d’une nation, Pétain et de Gaulle dans la même salle de restaurant, la France politique et mondaine cantonnée dans deux hôtels de Bordeaux.[5]» A ce stade, la situation historique du film est trouvée, mais il faut encore bâtir l’intrigue. Il se trouve par ailleurs qu’à la veille de l’arrivée des Allemands les prisons parisiennes ont été ouvertes. On imagine la pagaille, et surtout le parti pris romanesque que Modiano et Rappeneau vont pouvoir tirer de ce fait historique. Patrick Modiano va écrire alors un texte, sorte de nouvelle de cinquante pages, qui va être le véritable point de départ du scénario[6].

 

Si on peut trouver évident que Modiano ait été sollicité pour écrire sur cette période qu’il connaît si bien[7], en revanche on peut s’étonner de sa collaboration avec un réalisateur qui a tourné essentiellement des comédies échevelées, très inspirées par l’esprit de la comédie sophistiquée américaine. L’univers modianesque n’est pas précisément loufoque. Voici ce qu’en dit Rappeneau dans un entretien en 2002 : « Je me souviens du travail avec Modiano comme d’un moment particulièrement joyeux. Il ne passe pas pour un comique, mais nous n’avons pas cessé de rigoler. Nous étions partis pour composer une fresque consacrée à une époque sombre de l’histoire, mais, par glissements successifs, le traitement s’est orienté vers la comédie. Il semble que je ne puisse y échapper : la comédie est ma vraie nature.[8] » Si le film est au final en effet formidablement virevoltant, pourtant le fond dramatique de ce moment historique n’est pas occulté, avec toutes ses lâchetés, ses vanités bourgeoises et égocentrées. Le personnage grave du savant juif, le professeur Kopolsi, qui cherche désespérément à se réfugier en Angleterre fait penser à d’autres personnages en errance de Modiano ; le personnage de l’actrice narcissique au cœur sec (joué par Isabelle Adjani) ne manque pas lui de faire songer à la propre mère de Modiano qu’il évoque douloureusement dans son autobiographie (Un pedigree). Quant au personnage principal de Bon voyage, Frédéric Auger (incarné par Gregory Dérangère), il ne manque pas de faire songer à Patrick Modiano lui-même. Frédéric n’est-il pas lui aussi un écrivain, doux rêveur complètement égaré dans un monde de faux-semblants ? Vers la fin du film, un personnage déclare à Frédéric après avoir lu son manuscrit : « Vous allez prendre place parmi les écrivains qui comptent, ceux qui ont une voix, une présence… Ils ne sont pas si nombreux. » Cette réplique, inspirée selon l’aveu de Jean-Paul Rappeneau par une lettre d’André Malraux adressée à Albert Camus après avoir lu L’Etranger, semble effet s’appliquer parfaitement à l’écrivain Patrick Modiano !

 

[1] Diffusée le 6 novembre 1990

[2] Dans Un pedigree, Modiano évoque aussi ses nombreux moments régugiés dans les salles obscurs.

[3] cf. Synopsis, n°36 (1998) p.48-52

[4] ibid.

[5] Le Nouvel Observateur, 10/04/2003

[6] D’autres scénaristes vont collaborer au travail par la suite : Jérôme Tonnerre, Gilles Marchand et Julien Rappeneau

[7] Notons d’ailleurs que Patrick Modiano a écrit un livre d’entretiens avec Emmannuel Berl qui était à Bordeaux en  juin 1940. Dans son autobiographie Un pedigree, Modiano évoque aussi un bref séjour adolescent à Bordeaux avec son père, au cours duquel il loge dans l’Hôtel Splendide, celui où s’était réfugié en juin 1940 le gouvernement français tel qu’on le voit dans Bon voyage.

[8] Le Monde, 14/08/2002