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Grace Kelly à son zénith

La Main au collet (To catch a thief), Alfred Hitchcock (1954)

 

 

D.R.

 

To catch a thief, rebaptisé en français La Main au collet, est un film à la fois connu et pourtant relativement mésestimé par les cinéphiles. Il signe la dernière collaboration entre le maître du suspens et son actrice fétiche. Grace Kelly est au zénith de sa beauté et de son talent. Flashback.

 

D.R.

 

La Main au collet doit sa notoriété au fait que ce film d’Hitchcock se passe sur la Riviera, et bien sûr à son casting glamourissime. Dans l’esprit du public, c’est à l’occasion de ce film que Grace rencontra le prince Rainier qui deviendrait son époux quelques temps plus tard. Une séquence prémonitoire alimente la légende : celle où Grace Kelly, s’arrêtant avec Cary Grant dans sa voiture décapotable devant un panorama dévoilant Monaco, s’exclame : « N’est-ce pas le plus bel endroit du monde ? ». La vérité est différente : elle ne rencontra pas le prince à l’occasion du tournage, mais quelques temps après en visite au festival de Cannes.

 

Sorti en 1955, ce film rencontre le succès au box office. Néanmoins, on lit souvent que ce n’est pas un « grand Hitchcock », que c’est un de ses opus mineurs, avec un côté trop « cartes postales ». Il ne s’agit pas certes d’un de ses films les plus innovants formellement (à l’instar de Psychose, Fenêtre sur cour, Vertigo, ou La mort aux trousses...). Pourtant le « Vistavision » (procédé proche du cinémascope) et le technicolor participent à la création d’une photographie somptueuse, Hitchcock déployant des talents de coloriste hors pair, notamment dans la séquence de course-poursuite Cour Saleya lorsque Cary Grant tombe dans des tapis de fleurs multicolores, ou bien encore lors du bal final de la Villa Rotschild. Cette comédie policière porte en outre la marque évidente de la « Hitch’s touch » dans sa mise en scène très concertée. Enfin, l’interprétation est remarquable, des seconds rôles (notamment la mère jouée par Jessie Royce Landis) au couple formé par Grant et Kelly, explosif.

 

D.R.

Il s’agit du 3e et dernier film que Grace Kelly tournera avec Hitchcock. La carrière de la future princesse avait débuté au cinéma en 1951, avec un tout petit rôle dans Fourteen hours. L’année suivante, elle est aux côtés de la star vieillissante Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois. Encore novice, elle s’en tire avec les honneurs. Sa prestation aux cotés de Clark Gable dans Mogambo de John Ford lui offre l’année suivante le Golden globe pour un second rôle. Hitchcock s’intéresse alors à elle : elle sera l’épouse infidèle de Ray Milland dans Le Crime était presque parfait. Grace Kelly y apparaît d’abord comme une belle jeune femme duplice, puis comme une victime des machinations perverses d’un mari machiavélique. Cette première collaboration scelle la passion de Hitchcock pour la jeune femme qui a 25 ans. Elle devient son actrice préférée, jamais vraiment remplacée.

Le maître du suspens lui offre le premier rôle de son prochain film, Fenêtre sur cour. Lisa Frémont est un jeune mannequin, amoureuse d’un journaliste (James Stewart). Farouchement rétif au mariage, il se montre plus intéressé par le spectacle de sa cour que par le spectacle de la beauté de Lisa, qui se dépense pourtant sans compter pour mettre en scène son glamour irrésistible. Grace Kelly apparaît comédienne subtile, tout à tour sensuelle, amoureuse, fine mouche, intrépide au point de prendre des risques insensés pour démasquer un criminel – et par là se faire admirer et aimer du distant James Stewart. La reconnaissance de ses qualités de comédienne va culminer l’année suivante avec A country girl, où, enlaidie, elle incarne une épouse épuisée par un mari dépressif qu’elle porte à bouts de bras. Sa prestation lui vaudra un oscar, qu’elle recevra après avoir entre-temps tourné de nouveau avec Hitchcock qui la réclame pour son film suivant. Ce sera To catch a thief, qu’on peut traduire littéralement par : « attraper un voleur ».

 

Le scénario de To catch a thief construit une double intrigue, policière et amoureuse, exactement comme avec Fenêtre sur cour. Il s’agit peut-être moins d’attraper le voleur, c’est-à-dire de démasquer qui se cache derrière « le chat », virtuose « monte-en-l’air » dérobant les plus beaux bijoux des grandes fortunes de la Riviera, que pour la jeune Francie Stevens (Grace Kelly), en quête de mari, de mettre la main sur Cary Grant, alias John Robie, ancien voleur célèbre et repenti depuis ses hauts faits de résistant durant l’Occupation.

D.R.

Francie est un personnage en or pour Grace Kelly qui a le loisir de montrer tout son talent pour la comédie sophistiquée: plusieurs dialogues irrésistibles de second degré pétillant et provocateur ont été en partie improvisés par elle et Cary Grant, témoignant du sens de la répartie et de l’esprit aiguisé de la jeune actrice. Ainsi de la scène de bain de mer où Grace Kelly et Brigitte Auber autour d’un radeau du Carlton se disputent à fleuret moucheté le beau Cary Grant. Hitchcock semble prendre un malin plaisir à mettre de nouveau sa muse inaccessible, Grace Kelly, dans une situation identique à celle de Fenêtre sur cour, où Lisa Frémont s’efforçait désespérément de persuader James Stewart de l’épouser. Dans La Main au collet, Francie est jeune, riche héritière, a étudié dans de bonnes écoles, possède des manières délicieuses et sa beauté est à couper le souffle : bref, elle est parfaite. D’autant plus parfaite, que comme dans Fenêtre sur cour, c’est la costumière Edith Head qui la met en valeur dans des tenues éblouissantes. Pourtant Cary Grant semble de bout en bout désireux de se tenir à distance et de lui échapper. Le maître du suspens inverse ainsi les rôles traditionnels avec une délectation non dissimulée : c’est la jeune femme qui est le prédateur et l’homme mûr sa proie effarouchée ! Hitchcock opère, avec un sens consommé des effets de retournement, cette inversion des codes habituels dans les premiers moments de la rencontre entre les deux stars. Dans la première séquence où le spectateur découvre Francie Stevens, Grace Kelly est filmée d’abord de profil, telle une figure parfaite de médaille. Au cours du dîner, elle est quasi mutique, arbore un port aristocratique, et ses rares répliques dessinent une personnalité de jeune femme excessivement discrète et réservée. Puis, coup de théâtre célèbre : lorsque Cary Grant la raccompagne sur le seuil de sa chambre d’hôtel, c’est elle qui, après avoir planté insolemment son regard effronté dans celui de Grant, prend l’initiative de lui donner un baiser langoureux sur la bouche ! Cette transgression originelle sera suivie dans le film par un quasi harcèlement de John Robie par Francie Stevens, jamais en reste pour attirer « le voleur » dans ses filets… Jusqu’au dénouement, où elle le pourchasse encore après la résolution de l’énigme des vols de bijoux qui a permis de disculper définitivement Robie : Grace Kelly arrive en voiture dans la villa de Cary Grant. Réticent, il remercie tout de même la jeune femme de son aide en lui donnant un baiser. Mais son œil de charbon exprime vite sa répulsion à se laisser passer la bague au doigt quand la jeune femme s’enhardit.

 

La malice d’Hitchcock s’exprime donc à plein dans ce film où il offre pour la dernière fois à sa muse une palette remarquable d’émotions à interpréter : la réserve altière de l’Américaine racée, la provocation sexy de la blonde chez laquelle, selon l’expression consacrée, la feu couve sous la glace ; mais aussi l’intelligence aigue de la femme rompue aux dialogues à double-entente, l’humour pince sans rire de celle qui ne s’en laisse pas compter ; la femme amoureuse enfin, qui souffre de n’être pas aimée en retour, dans cette séquence au sortir d’un cimetière, où elle avoue son amour à Grant, froid et dédaigneux.

 

Grace Kelly tournera après La Main au collet encore deux films, Le Cygne et Haute société, avant d’épouser le Prince Rainier et de mettre fin à sa carrière cinématographique. On sait que Hitchcock la voulait pour Marnie en 1962, film qu’elle dut refuser. Il nous reste donc à revoir La Main au collet et à l’apprécier à sa juste valeur, comme une grande comédie, filmée au cordeau, servie par une photographie chatoyante et des interprètes au zénith.

 

(octobre 2012, D.R.)

D.R.