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(rubrique Cinéma)

« JE VEUX ÊTRE ACTRICE » : ALICE AU PAYS DES COMÉDIENS…

Jacques Weber et Natassja Sojcher (D.R.)

 

Le 20 janvier 2016 sortait sur les écrans de cinéma un documentaire singulier, réalisé par le cinéaste Frédéric Sojcher : Je veux être actrice. Début mars, le livre accompagné du film édité en DVD a vu le jour à son tour en librairies. Une exploration sensible du métier d’acteur par une petite fille curieuse…

 

Nastassja et Philippe Torreton (D.R)

 

Nastassja Sojcher porte le prénom d’une comédienne, Nastassja Kinski. Elle a dix ans et elle a une idée fixe: devenir actrice ! Son père Frédéric est universitaire, spécialiste du cinéma à la Sorbonne. Il est aussi et surtout cinéaste depuis l’âge de quinze ans (Cinéastes à tout prix ; Hitler à Hollywood) et comprend la passion de Nastassja pour le jeu, même s’il n’est pas tout à fait rassuré que sa fille prenne ce chemin épineux. Il accepte qu’elle rencontre des comédiens, qui pour la plupart ont déjà joué dans ses propres films, afin qu’elle puisse étancher sa soif de compréhension des arcanes du métier. Le reste de la famille de Frédéric Sojcher s’en mêle : les uns, plutôt hostiles à cette vocation dangereuse de comédienne, tandis que le grand-père, Jacques, philosophe et écrivain, soutient Nastassja dans sa quête des mots et du jeu… Frédéric Sojcher comprend bientôt que tout cela pourrait donner la matière d’un film. Le livre est le témoignage fidèle du film, avec en prime des échanges coupés au montage.

 

 

Des rencontres magiques

 

« Je veux être actrice » sera donc l’initiation de cette nouvelle « Alice au pays des merveilles » du métier de comédien : petite fille à la fois espiègle, vive et résolue, elle interroge des géants du théâtre et du cinéma, qui tour à tour surpris, attentifs et généreux, vont tenter d’expliquer en quoi consiste ce drôle de métier qu’ils exercent depuis longtemps. Nastassja rencontre ainsi la grande Micheline Presle, 93 ans, en train de jouer au scrabble avec François Morel au Jardin du Luxembourg. L’interprète de Falbalas avoue que son fameux « naturel », qui tranchait à l’époque avec le jeu plus empesé des actrices, n’était le résultat que d’une incapacité à faire autrement : « J’ai fait avec ce que j’avais. » François Morel explique quant à lui le rapport essentiel que le comédien doit entretenir avec les mots, lui qui doit être « entre les mots, derrière les mots, à côté des mots, à essayer de leur faire dire ce qu’ils disent et parfois le contraire de ce qu’ils disent. » Philippe Torreton, dans les coulisses du théâtre où il s’apprête à incarner Cyrano, se confie à son tour sur sa timidité, dont il avoue ne pas avoir guéri : « La timidité est un terreau à partir duquel le théâtre peut pousser. Parce qu’être timide, c’est être en recul sur les autres. » Et de préciser que « cette attention à l’autre fait partie du métier du comédien. » Jacques Weber, un autre Cyrano mémorable, tente d’élucider avec Nastassja ce qu’est le fameux « panache », puis expose sa conception organique du jeu de l’acteur : « Il ne faut jamais mettre la tête d’un côté et le corps de l’autre. C’est le grand défaut des acteurs français. (…) Le corps est pensant et la tête suante, vivante, organique, physique. (…) Le métier d’acteur, c’est de réunir en un seul tenant tout le corps… »

 

 

Michael Lonsdale (D.R.)

La grâce

 

La petite Nastassja retrouve Michael Lonsdale dans une église. De son timbre inimitable et de son phrasé reconnaissable entre tous, l’interprète éclectique de Duras et James Bond dévoile sa conception habitée du jeu d’acteur: « Parfois, on se prend tellement au jeu qu’on finit par devenir fou. Mais ce n’est pas plus mal. Les artistes inspirés sont toujours fous. Ils vivent à côté des réalités de tous les jours, ils vivent autre chose. Les artistes sont les témoins de l’invisible. Ils montrent ce que le commun des mortels ne voit pas. C’est une grâce. » Plus loin, Denis Podalydès, dans les loges de la Comédie française, précise cette question mystérieuse de la grâce : « Etre acteur, c’est être conscient et inconscient, c’est un mélange, un équilibre entre maîtrise et abandon, rêve et réalité. » Demandant à la petit fille qui le public regarderait sur scène entre un chien et un grand acteur réunis côte à côte, Denis Podalydès obtient la bonne réponse : le chien ! Car celui-là ne sait pas qu’on le regarde, il est, il a donc la grâce. Ce que les enfants possèdent aussi jusqu’à ce qu’ils deviennent trop conscients d’eux-mêmes. C’est à ce moment que le Sociétaire du Français déstabilise Nastassja en l’interrogeant sur sa propre posture dans le film que son père est en train de réaliser : joue-t-elle un rôle, ou est-elle elle-même ?

 

La transmission

 

Si l’aspirante comédienne a appris beaucoup de choses dans ces rencontres — elle interroge aussi Patrick Chesnais, Jean-François Derek, Yves Afonso… —, elle a aussi pris le temps de nouer une relation plus forte avec son « papou », son grand-père Jacques, qui l’accompagne souvent sans ses pérégrinations et respecte avec enthousiasme son envie d’être actrice. Peut-être parce que lui n’a pas pu devenir acteur, après avoir été, enfant, contraint de jouer la comédie pour échapper aux nazis : il lui avait fallu se cacher et ne pas dire qu’il était juif. Cette transmission du grand-père à sa petite-fille constitue, de l’aveu de Frédéric Sojcher, un aspect majeur du film, sa motivation peut-être la plus essentielle. Transmission qui est là, en filigrane, comme le secret de la quête : jouer pour être un autre, jouer pour être soi, jouer pour être libre d’être ce que l’on veut.

 

D.R.

Micheline Presle (D.R.)