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(rubrique Cinéma)

Jane Fonda en cinq actes  - Cannes Classic 2018

 

Le samedi 12 mai se pressaient autour d’Agnès Varda et Cate Blanchett 83 femmes sur les marches du Palais des Festival de Cannes, symbole de la volonté de faire entendre leurs voix pour une meilleure reconnaissance des femmes dans l’industrie du cinéma. Presqu’au même moment était présenté dans la section « Cannes Classic » du même festival le documentaire de Susan Lacy : « Jane Fonda in five acts ». Une belle synchronicité…

 

D.R.

« Jane Fonda est jolie, c’est une bonne actrice, mais j’ai de la peine pour Henry Fonda… » : c’est ainsi que le président Richard Nixon s’exprime sur des bandes magnétiques secrètes, divulguées dans le prologue du documentaire de Susan Lacy. Le très droitier Nixon eut en effet du fil à retordre avec cette star de cinéma indocile, qui osa militer très activement contre la guerre au Vietnam et prendre la parole pour défendre la cause des opprimés. Si Nixon exprime de la compassion pour le père de Jane, c’est qu’Henry Fonda était loin de goûter aux prises de position de sa fille militante. Le héros de cinéma aux traits purs des Raisins de la colère (John Ford, 1940) se révèle être dans la vie un père bien froid et distant. Ce père joua un rôle crucial dans la construction de la personnalité de Jane Fonda, icône féminine des sixties et seventies.

 

D.R.

Cinq chapitres : quatre hommes, puis Jane

 

Le prologue du documentaire de Susan Lacy augurait d’un film inventif. Jane Fonda in five acts (produit par HBO) se révèle en fait assez vite comme un film à la forme très classique, et l’on aurait aimé des analyses plus fouillées de la filmographie de l’actrice. Toutefois, la matière est tellement passionnante et l’engagement de Jane Fonda si totale auprès de Susan Lacy que le spectateur demeure captivé les deux heures durant.

La documentariste a choisi de diviser son film en cinq parties : « Henry Fonda » (le père), « Roger Vadim » (premier mari de Jane), « Tom Hayden » (deuxième mari), « Ted Turner » (troisième mari), et enfin « Jane ». Ce découpage pourrait paraître singulièrement sexiste, réduisant la vie de la star à l’influence des « hommes » successifs de sa vie. En fait, en finissant par « Jane », il démontre la lente émergence d’une conscience qui à l’aube de la soixantaine décide qu’elle ne dépend justement plus du regard des hommes et de leur approbation. Jane Fonda n’élude pas le rôle majeur qu’elle assigna elle-même aux hommes de sa vie.

Et d’abord à ce père distant qui la trouve trop grosse ! Un père qui a la tête ailleurs, car il est surtout préoccupé par ses maîtresse, et qui cachera à sa fille le motif réel de la mort prématurée de sa mère bipolaire : un suicide à la lame de rasoir.

En dépit de ces terribles meurtrissures d'enfance, Jane Fonda se bat pour prendre son destin en main. Il en fallut de la résilience pour ne pas sombrer quand elle fut privée de mère à l’âge de douze ans et rapidement expédiée en pension. Elle y devient boulimique. Le coup est dur à nouveau quand son père se remarie avec Susan Blanchard, de neuf années seulement de plus qu'elle-même.

 

Une des forces de Jane Fonda, c'est d'avoir voulu dépasser ce lourd passif avec son père en produisant La Maison du lac  (1981). Le film réalisé par Mark Rydell lui permet de jouer avec Henry Fonda les rôles de leurs vies : une fille qui tente de témoigner son amour à son père inaccessible. Jane Fonda se rappelle devant la caméra de Susan Lacy la manière dont elle ne prévint pas Henry du geste qu’elle allait faire durant une prise : toucher son bras. Des larmes d'émotion, enfin !, affleurèrent au coin des yeux du vieillard…

 

Avec Roger Vadim (D.R.)

 

Vadim et l’hédonisme

 

Devenir actrice de cinéma, Jane Fonda n’en rêvait pas quand elle était enfant, explique-t-elle à Susan Lacy, arguant que ce qu’elle voyait du milieu ne lui faisait pas spécialement envie. C’est à vingt ans qu’elle franchit toutefois le Rubicon.

 

On la distribue d’abord au tout début des années soixante dans des rôles de « girl next door » bien américaine (La Tête à l’envers, Joshua Logan, 1960). Elle ne tarde pas à s’affirmer comme un sex symbol : elle en a l’étoffe, avec son corps parfaitement proportionné, son nez mutin, sa bouche en cœur, ses grands yeux bleus, sa chevelure abondante… Un physique qui peut évoquer celui de notre sex symbol national de l’époque, Brigitte Bardot. Et qui explique sans doute en partie l’attraction qu’exerce Jane Fonda sur l’ex-mari de BB, le réalisateur d’Et dieu créa la femme.

Roger Vadim, raconte Jane Fonda, elle le craignait avant même de lui parler, tant son magnétisme la troublait. L’actrice américaine est en France pour tourner avec René Clément Les Félins (1964) quand Vadim vient la trouver sur le plateau pour lui proposer un rôle. Jane Fonda se rappelle avec humour et sincérité l’attraction irrésistible du dandy français sur elle. Ils se marient. Bardot avait refusé de jouer Barbarella, l’héroïne de la bande dessinée française mêlant science fiction et érotisme. Vadim convainc sa nouvelle épouse de l’incarner. Un rôle marquant, dans un film ludique et furieusement kitsch de 1968, qui achève de transformer Jane Fonda en fantasme féminin des sixties. On est amusé d’entendre l’actrice se remémorer le fameux  strip tease en apesanteur du générique : pour se donner du courage, elle s’était soûlée à la vodka, mais comble de malchance, elle dut refaire toute la scène le lendemain car une chauve-souris avait gâché la prise !

 

Un an après, Jane Fonda démontre ses talents de comédienne dans un film plus sérieux, On achève bien les chevaux, sous la direction de Sydney Pollack… Un jalon important sur la route de la reconnaissance de son talent par le public.

 

Tom Hayden et l’activisme

 

La vie avec Vadim semble douce et heureuse sur les photographies que montre Susan Lacy. Jane Fonda et son mari sont très amoureux, une fille, Vanessa, naît de leur union. Mais voilà : la guerre au Vietnam fait rage, et l’actrice jusque-là peu concernée par la politique se sent tout à coup sommée de prendre position. « Je me sentais soudain tellement Américaine, je devais faire quelque chose… ». Jane Fonda devient une activiste. Et elle ne fait pas les choses à moitié. Vadim trouve que sa femme a perdu le sens de l’humour. Jane Fonda trouve elle que l’hédonisme de son époux français est lassant. Elle prend ses bagages (et sa fille) et le quitte, direction les USA.

 

Commence alors une toute autre vie, faite de longues marches de protestation, de manifestations, de discours à la tribune. Jane Fonda rencontre bientôt un homme correspondant à la nouvelle direction qu’elle a prise, l’activiste et intellectuel Tom Hayden. La star hollywoodienne met sa carrière entre parenthèses. Elle vit comme une parfaite hippie dans une communauté de militants, sans luxe ni confort (haro sur la machine à laver la vaisselle !) Nait un fils, Troy, très présent dans le documentaire de Susan Lacy. Il relate avec truculence son enfance d’enfant de gauchistes qui ne lui épargnent rien de leurs luttes, l’emmenant en vacances dans des zones de conflits ! Le couple Fonda-Hayden adopte également une adolescente afro-américaine en perdition, Lulu, fille de Black panthers… Jane Fonda, l’icône sexy des sixties s’est mue en égérie politique des seventies. Sa carrière cinématographique n’est pas tout à fait éludée, puisque l’actrice triomphe en 1971 dans le magnifique film d’Alan Pakula, Klute (avec Donald Sutherland). Elle remporte alors l’Oscar pour son interprétation poignante d’une prostituée intello…

 

Voilà qu'un jour, afin de trouver des fonds pour financer la cause, Jane a une idée lumineuse : s’il y a une chose qu’elle maîtrise à la perfection, c’est bien la gym (« the workout » en VO) ! Pourquoi ne pas enregistrer une vidéo dans laquelle elle guiderait les femmes pour pratiquer comme elle l’aérobic et se faire un corps de rêve ? A l’époque, Jane Fonda est une pionnière. La vidéo sortie en 1982 devient un phénomène colossal : elle se vend comme des petits pains. Jane Fonda fait la une des journaux en tant que nouvelle papesse de la forme physique. Cela représente une manne pour financer les engagements politiques, mais Tom Hayden ne voit pas les choses de cet œil. Se sent-il dépassé par son épouse qui sait faire pleuvoir l’argent ?

Le torchon brûle. Hayden est tombé amoureux d’une autre femme et quitte Jane Fonda. Cette séparation correspond à ce moment délicat où les actrices qui ont dépassé la quarantaine paraissent moins désirables aux yeux de l’industrie hollywoodienne… Pour L’Affaire Chelsea Deardon (Legal eagles), le nouveau film avec Robert Redford — son ami et ancien partenaire de Pieds nus dans le parc (1967) — c'est Debra Winger qui est choisi, et non Jane Fonda…

 

 

Ted Turner et l’affranchissement

 

Le moment où Jane Fonda se remémore dans le film de Susan Lacy le coup de fil inopiné de Ted Turner est très drôle. A peine apprend-il que Jane Fonda a divorcé que le magnat des médias se jette au cou de la star ! Il est milliardaire, flamboyant, bien fait de sa personne. Sa sincérité, sa candeur la convainquent. Elle est heureuse de vivre une nouvelle histoire d'amour. Mais Ted Turner se révèle très exclusif : durant dix ans, Jane Fonda ne vit que par lui et pour lui, retirée dans son immense propriété, à jouir des plaisirs du wilderness américain. Au bout de dix ans, explique Jane à Susan Lacy, elle sent qu’elle s’est perdue. Elle n’existe plus par elle-même. Elle tranche alors dans le vif et divorce.

Le documentaire de Susan Lacy met en scène une incongrue visite de Jane à son ex-mari. La presque octogénaire au moment du tournage paraît une jeune fille tant sa silhouette tonique bouge avec vivacité. Face à elle, Ted Turnet semble un vieillard hagard, le regard immensément triste, comme s’il ne s’était jamais remis du départ de celle qu’il semble toujours aimer.

 

Jane Fonda conclut le film de Susan Lacy en évoquant le ratage de sa relation avec Vanessa, la fille de Roger Vadim. Vanessa est la seule à ne pas témoigner devant la caméra du documentaire, contrairement à Nathalie Vadim sa belle-fille (enfant de Vadim et Annette Stroyberg), son fils Troy, sa fille adoptive lulu, ou bien encore son ex-mari Tom Hayden… Cet aveu de faiblesse en tant que mère relève de l’exercice de sincérité, de la même façon que Jane Fonda n’a pas caché ses problèmes avec la nourriture, ni sa chirurgie esthétique, parce que, dit-elle, contrairement à Vanessa Redgrave qu’elle admire, elle n’a pas eu la force de ne pas y recourir.

 

Durant les deux heures de ce Jane Fonda in five acts, on est tour à tour fasciné par l’incroyable vitalité de cette femme de 80 ans, et bluffé par sa force de caractère. Elle a vécu ses passions, ne s’est jamais reposée sur ses lauriers, et n’a pas toujours choisi la facilité. Elle fut tout de même à l’époque de la guerre du Vietnam l'objet de haine d’un grand nombre d’Américains la considérant comme une traîtresse à la nation. On ne peut qu’admirer aussi la façon dont elle eut du nez à de nombreuses reprises avec ses choix de films, comme lorsqu’elle produisit Le Syndrome chinois (1979), et que peu de temps après la sortie du film un accident eut lieu dans une centrale nucléaire sur le sol américain…

 

Venue présenter le film de Susan Lacy sur la scène de la salle Bunuel du Palais des festivals, Jane Fonda, toujours aussi éblouissante, interpella samedi 12 mai avec vigueur le public, en mettant en garde contre les graves dysfonctionnements actuels de nos démocraties. Il est certain qu’avec Donald Trump, Jane Fonda a de quoi poursuivre ses combats.

 

Clara Laurent (D.R., 13 mai 2018)

 

 

Jane Fonda sur la scène de la Salle Bunuel le samedi 12 mai 2018 (D.R.)