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(rubrique Cinéma)

la cinémathèque de Nice consacre une rétrospective à danielle darrieux à partir du 9 janvier 2018

D.R.

 

Danielle Darrieux

Une star, 80 ans de cinéma

 

Danielle Darrieux fut sacrée star dès le milieu des années trente, surnommée de ses seules initiales « DD », ou « drôle de gosse » du cinéma français. C’est qu’elle est âgée d’à peine 14 ans quand elle joue dans son premier film, Le Bal, en 1931. Elle nous a quittés à 100 ans, le 17 octobre 2017, après avoir joué dans plus de cent films jusqu’en 2010. Une carrière hors normes pour une comédienne non moins exceptionnelle. Cela valait bien une rétrospective.

Je présenterai l'ensemble de la carrière de Danielle Darrieux le 9 janvier à 18 heures. La présentation sera suivie de la projection de La Vérité sur Bébé Donge (1952).

 

 

Danielle Darrieux et Max Ophuls sur le plateau de Madame de (D.R.)

 

« Il y a un mystère Darrieux. Sur le plateau, elle fait docilement ce qu’on lui demande, mais elle y ajoute toujours quelque chose de juste et de sublime qui devient aussitôt nécessaire. » Cet hommage, rendu par Marcel Achard à Danielle Darrieux, résume admirablement ce que tous les cinéastes qui la firent tourner éprouvèrent face au génie propre de cette actrice. La justesse (« à un battement de cil près » dira plus tard Jean Cayrol), et ce je-ne-sais-quoi en plus, que d’aucuns nommeront le charme ou la grâce. Catherine Deneuve fut souvent à l’écran la fille de Danielle Darrieux, de L’Homme à femmes (J.G. Cornu) à Huit femmes (Ozon) en passant par Les Demoiselles de Rochefort (Demy) et Le lieu du crime (Téchiné). En mars 2017, elle eut la gentillesse d’écrire pour mon livre un petit texte qui soulignait à son tour ce miracle Darrieux, évoquant « cette voix de pleins et de déliés si particulière et qui lui a permis de chanter comme elle respire ». 

 

Dans Mauvaise graine (Billy Willder, 1934)

 

Peut-être gît là en effet un des secrets de l’actrice Danielle Darrieux, ce sens aigu de la musique qu’elle pratiqua dès son plus jeune âge avec le violoncelle, dans le sillage de sa mère professeur de chant lyrique. Un prodigieux sens du rythme, qui lui permettait de parler allegro vivace dans les comédies les plus trépidantes de Decoin (Battement de cœur, Premier rendez-vous) ou d’Autant-Lara (Occupe-toi d’Amélie), ou au contraire d’alanguir le phrasé adagio dans les scènes de drames d’Ophuls (Madame de) ou de Duvivier (Marie-Octobre). Une voix au timbre riche de couleurs miroitantes qui faisait pleurer les spectateurs des mélodrames de Mayerling (Anatole Litvak) ou de Katia (Maurice Tourneur), alors que « DD » a à peine vingt ans. A cette époque, le critique Benjamin Fainsilber parle déjà d’elle comme d’un « Stradivarius », saluant sa virtuosité d’actrice, mais aussi l’ampleur de sa palette de jeu, dont il ne voit pas d’égal chez ses consœurs françaises. Le journaliste s’alarme du risque de voir DD arrachée par les yankees. Hollywood, ce dévoreur de beautés européennes, est, il est vrai, coutumier du fait. Fatalité : DD signe bientôt avec Universal et s’embarque pour la Cité des anges.

 

En pleine plaidoirie dans Abus de confiance (Henri Decoin, 1937)

 

Danielle Darrieux n’aura pas eu de mal à s’adapter en 1938 à l’underplaying en vigueur dans le cinéma américain. Dès le début de sa carrière, son jeu exempt de formation théâtrale était naturel. Billy Wilder sut l’exploiter dans son film fait en France en 1934, Mauvaise graine. Elle n’aura pas de mal non plus à se glisser dans la peau d’une jeune femme moderne impertinente et sexy dans The Rage of Paris (Henry Koster). Il faut dire que son modèle avoué était Katharine Hepburn, et qu’elle cultivait dans sa propre vie l’effronterie et la spontanéité d’une « it girl », faisant les délices de la presse populaire. La screwball comedy tournée à Hollywood ne faisait en fait que prolonger la série de comédies françaises dont DD s’était fait la spécialité, et dans lesquelles sa vitalité et ses désirs d’émancipation rencontraient les aspirations de sa génération. Tout en n’effrayant pas trop le patriarcat des années trente : au terme d’une suite de caprices parfois les plus délurés, la « drôle de gosse » finissait toujours par rentrer dans le droit chemin… Et puis, DD savait se montrer délicieusement sentimentale. D’ailleurs, n’était-elle pas l’épouse légitime à la ville d’Henri Decoin ?

 

Beaucoup de stars ayant débuté jeunes comme Danielle Darrieux eurent par la suite du mal à se maintenir au firmament du septième art. Certaines, usées par la brutalité du milieu du cinéma, se brulèrent prématurément les ailes, à l’instar d’une Louise Brooks ou d’une Marilyn Monroe. D’autres, fatiguées par le rythme des tournages, préférèrent prendre la tangente, comme Grace Kelly. D’autres encore s’enfermèrent dans un silence assourdissant, dérobant leur visage vieillissant au regard public, comme la divine Greta Garbo. Danielle Darrieux, elle, traversa les décennies en se maintenant comme par magie. 

 

Dans La Ronde (Max Ophuls)

 

L’Occupation la sacre meilleure antidote contre la grisaille, puis la relègue dans le purgatoire d’une retraite contrainte (les Nazis la black-listent). Les années 50 la retrouvent la trentaine radieuse, incarnant tour à tour la sublime Madame de Rênal, la coquine femme adultère de La Ronde, ou la fatale Anna Staviska chez Mankiewicz. Et toujours ces femmes de tête qui résistent aux hommes (Bébé Donge), qui les défient (Le Désordre et la nuit). Les années 60 la redécouvrent mère de Sylvie Vartan (Patate), d’Alain Delon (Le Diable et les dix commandements), des sœurs Dorléac chez Demy — et même amoureuse sulfureuse de Jean Seberg chez Romain Gary (Les Oiseaux vont mourir au Pérou). Les années 70 la voient ancienne amante de Jean Rochefort (Le Cavaleur).

Au fil des années, Danielle Darrieux demeure miraculeusement belle, la silhouette gracile. Inlassablement, son tempérament frondeur lui fait incarner des femmes fortes et toniques. L’œil frise, comme toujours, tout en laissant affleurer cette mélancolie souterraine qui lui appartient. Un oxymore vivant.

Les trente dernières années de sa carrière lui permettront encore d’exprimer toute sa mesure, du mélodrame chanté d’Une chambre en ville (Demy) à la comédie douce-amère Nouvelle chance (Anne Fontaine). Elle est devenue une mémoire vivante du cinéma. Chaque réalisateur puise ainsi chez cette légende le pan du cinéma qu’il désire : l’actrice ophulsienne, la comédienne de Demy, ou la grand-mère désormais « cool » qu’est devenue la jeune femme moderne de l’entre-deux-guerres.

 

Dans Nouvelle chance (Anne Fontaine, 2006)

 

Max Ophuls, son cinéaste fétiche qui lui offrit trois rôles au sommet au début des années 50, se plaisait à admirer cette « idéale éponge intellectuelle », qui savait « parfaitement s'imbiber de ses convictions » et les « déverser dans les scènes à jouer, avec une précision de mathématicien... ». Cette rétrospective permettra de vérifier film après film le génie d’une actrice qui pratiqua pourtant son art avec humilité. Qu’elle soit dirigée par des maîtres ou par des réalisateurs moins inspirés, elle sut toujours transcender ses rôles par ce presque-rien ou ce je-ne-sais-quoi. La grâce.

 

Dans Le Coup de grâce (Jean Cayrol, 1964)