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Le génie d’André Villers

Autoportrait André Villers (D.R.)

 

Au mois de juin, on a pu admirer dans les rues de Monaco des affiches annonçant une exposition dans la Salle du Canton, nouvellement rebaptisée Espace Léo Ferré. Cette exposition magnifique rendait hommage au travail photographique d’un artiste hors du commun. Portrait d’une légende de la photographie.

 

 

Léo Ferré (André Villers, D.R.)

 

André Villers s’est déplacé personnellement en principauté le jour de l’ouverture de l’Espace Léo Ferré, un effort difficile pour celui qui est né il y maintenant quatre-vingt-trois ans : « Je suis né à Beaucourt, un village de la région de Belfort, connu pour ses usines Japy, où travaillait ma famille, et qui fabriquaient toutes sortes d’objets, des montres, des réveils…»  Vers l’âge de quatorze ans, l’adolescent rencontre de graves soucis de santé : « On s’est aperçu que j’avais une décalcification. Alors je suis allé à l’hôpital de Belfort, puis on m’a envoyé au Centre Héliomarin de Vallauris en 1947. J’étais pratiquement mourant… A l’époque il n’y avait pas d’autre traitement que le soleil. » André Villers reste allongé huit années, plâtré. Heureusement, un ami lui a transmis son virus du jazz. Et surtout, un homme providentiel va le mettre sur une voie qui va changer sa vie : « Un jour, un instituteur du Centre qui était membre du photo-club de Cannes a proposé de donner des cours de photo. » Cette première expérience enchante le jeune garçon, notamment la découverte dans le labo photo de la « magie de l’apparition de l’image » : « L’engouement a été immédiat ! Si je devais vivre cinq cents ans, je ne me lasserais pas de cette image qui apparaît dans la cuve. »

 

Pablo Picasso

 

Le traitement du Centre Héliomarin a par ailleurs ses effets bénéfiques. André Villers refait ainsi l’apprentissage de la marche pendant six mois, si bien qu’un jour, lors d’une sortie à Vallauris, il fait une nouvelle rencontre providentielle : celle de Pablo Picasso. « J’étais chez un potier qui a aperçu Picasso de loin et l’a appelé. Le hasard fait bien les choses. » Le génie de la peinture prend un vif intérêt pour l’adolescent qui transporte un appareil photographique. Il accepte que le jeune Villers prenne des clichés de lui. Une amitié naît, qui mènera même à un travail « à quatre mains » : des photographies de Villers sur lesquelles Picasso intervient et que Villers reprend ensuite. Des cinq cents clichés réalisés ainsi seront tirés des années après une trentaine de photographies composant « Diurne » : « C’est un livre important pour moi, publié en 1962, avec des poèmes de Jacques Prévert. » Un jour, Picasso offrira même un Rolleiflex à son ami dont l’appareil est cassé : « Sans appareil, c’est comme si tu n’avais plus tes yeux ! », lui dit le peintre. D’ailleurs, les yeux, c’est ce qu’André Villers aime justement le mieux scruter dans les visages qu’il photographie : « Rien de plus important que le regard. », dit-il.

 

 

Albert Diato, Prince Pierre (André Villers, D.R.)

 

Albert Diato

 

La vie d’André Villers semble jalonnée ainsi de rencontres magiques et déterminantes avec des peintres (Léger, Dali, Miro, Chagall…), des écrivains (Prévert, Ponge, Cocteau, Butor…) ou des cinéastes (Bunuel, Fellini…), que le photographe immortalise dans des clichés empreints de poésie et de respect sensible pour des modèles qu’il semble ne jamais brusquer, mais regarder avec patience et amitié. Parmi ces rencontres, il en est deux qui renvoient à la principauté de Monaco. Pour commencer, le monégasque Albert Diato, peintre et céramiste admiré de son vivant par Simone de Beauvoir, familier de Picasso qui partage son goût pour la céramique, et que la principauté va enfin célébrer comme il se doit dans une rétrospective cet été. « J’ai rencontré Albert Diato, nous précise André Villers, à Paris. Avec le soutien du Prince Pierre, le père de Rainier III, Diato avait été choisi pour décorer une des salles de conférences du Palais de l’UNESCO. J’ai photographié Diato et le Prince Pierre là-bas. Et puis, Albert est devenu vraiment un copain. C’était un personnage, Diato ! », s’exclame le photographe avec nostalgie.

 

Léo Ferré

 

Une belle relation se nouera également avec le chanteur né à Monaco et décédé il y a tout juste vingt ans : « J’ai rencontré Léo Ferré en 1957 grâce à un ami, Francis Lemarque.» La rencontre se fait chez lui à Paris : « Léo habitait près de la porte Maillot, boulevard Pershing. Il m’a bien accueilli. A l’époque, il enregistrait « La Chanson du Mal-aimé » d’Apollinaire avec un gros orchestre » Petit à petit, des liens se créent, qui permettent à André Villers de prendre des photos du chanteur-poète comme peu l’ont fait : « J’allais en Toscane en famille chez Léo, les photos n’étaient pas préméditées, je n’étais jamais exigeant… Mon but n’était pas d’avoir une « collection de têtes », mais de vivre avec la tête, d’échanger une amitié… » Cette conception du portrait transparaît en effet dans l’exposition d’une trentaine de photographies en noir et blanc qu’on a pu admirer en juin dans la salle de concert de Fontvieille. Le photographe se souvient des propos de Léo Ferré avec émotion : « Il disait : une photo de Villers, elle reste sur la table comme une preuve de la vie. »

 

Quand on interroge André Villers sur la satisfaction qu’il peut éprouver à être largement célébré cette année, avec ces expositions à Monaco depuis juin, celles qui ont eu lieu aussi dernièrement à Cannes et Nice, sans parler du Musée qui porte son nom dans la ville de Mougins, le photographe découvert par Picasso reconnaît que cela le touche. Ses nombreux portraits sensibles d’artistes constituent une mémoire émouvante du vingtième siècle. Dans une lettre manuscrite de Léo Ferré de 1989 (montrée dans l’exposition du mois de juin) ne pouvait-on pas lire : « C’est ça le génie de Villers : L’arrêt sur une page de la mémoire qui parle, qui parle quand même. »

 

(paru dans La Gazette de Monaco, juillet-août 2013 - Droits réservés)

Autoportrait d'André Villers (Collection privée C.L.) - D.R.