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JEAN-LOUIS GRINDA, DIRECTEUR DE L'OPÉRA DE MONTE-CARLO, METTEUR EN SCÈNE

D.R.

 

Jean-Louis Grinda

ou l’art de dépasser les frontières

 

 

 

On ne pénètre jamais sans une certaine émotion dans le somptueux Opéra de Monte-Carlo : la beauté de son architecture conçue par Garnier, mais aussi sa très riche histoire artistique font de lui un lieu quelque peu magique… Jean-Louis Grinda, qui en a pris la direction depuis 2007, semble un homme comblé, mais surtout pas blasé. Metteur en scène prolifique, il fourmille de projets. Portrait d’un homme-orchestre.

 

Caruso, Chaliapine, Sarah Bernhardt, Massenet… ils sont innombrables les monstres sacrés à avoir hanté les coulisses de l’Opéra de Monte-Carlo ! Alors, lorsqu’on prend ses fonctions dans un tel endroit, croise-t-on quelques fantômes ? « Le premier fantôme de l’Opéra, c’est pour moi celui de mon père ! », répond Jean-Louis Grinda, avec une émotion palpable. En effet, Guy Grinda, baryton, fit ses débuts en 1947 à l’Opéra de Monaco, son pays. « Lorsque j’ai été nommé ici en 2007, les premiers à avoir été touchés furent mes parents.», précise Jean-Louis Grinda, dont la mère Jacqueline Guy, elle aussi monégasque, avait été danseuse et chanteuse d’opérette. Avec une telle ascendance, rêve-t-on soi-même dès l’enfance d’une carrière artistique? Né en 1960 en principauté, Jean-Louis Grinda est élevé dans les coulisses de l’Opéra de Dijon où son père est nommé directeur la même année. Si cette imprégnation musicale précoce aura une influence décisive sur la destinée de Jean-Louis Grinda, celui-ci se souvient qu’il ne rêvait pas du tout originellement de suivre les pas de ses aînés : « C’est un métier qui vous vole vos parents, ils ne sont jamais là ni le soir, ni le week-end ! ».

 

Tex Avery et l’Opéra…

 

Pourtant, après avoir été d’abord surtout attiré par le théâtre, l’adolescent a une espèce de révélation en voyant un jour vers l’âge de treize ans un dessin animé de Tex Avery ! « Vous savez, celui hilarant où un chien chante l’air du Barbier de Séville sur scène et où tout déraille sous la baguette du chef d’orchestre facétieux… » Oui, on se souvient bien de ce Tex Avery génial et délirant… Et l’on se demande si quelque chose de décisif ne s’est pas noué dans ce moment de révélation d’une vocation comme enfouie jusque-là : un goût pour le franchissement des limites, la transgression des genres bien établis ? Car le baryton de Tex Avery se met non seulement à chanter affublé de lapins roses plein les bras, mais passe à un rythme effréné de l’opéra au blues, au country, au chant africain, etc. Or, Jean-Louis Grinda n’aura adulte de cesse de voyager dans les territoires artistiques les plus variés.

Mais revenons à l’adolescence, où le jeune homme forme son goût grâce aux disques (Domingo, La Callas…), et où dès l’âge de quatorze ans, il se met à fréquenter assidûment par lui-même l’Opéra Garnier de Paris : « Je faisais la queue pour acheter des places à 10 francs... J’ai vu Don Giovanni dirigé par Karl Böhm, Les Noces de Figaro mis en scène par Strehler, Les Contes d’Hoffmann par Chéreau… ». On s’imagine que ce fut la meilleure école pour devenir metteur en scène à son tour.

Mais voilà, le jeune Jean-Louis Grinda est un garçon sérieux, nous avoue-t-il ; doué pour les études, il opte pour une licence de droit et d’économie. « Mon père aurait aimé que je fasse l’E.N.A. Alors, lorsqu’au lieu d’aller à Science-po, j’ai fait un stage à l’Opéra d’Avignon, il était déçu.» Grinda n’a alors que 21 ans. Un an plus tard, il décroche un poste de secrétaire artistique dans le même Opéra !

 

Liège et Chantons sous la pluie…

 

La carrière du jeune homme précoce est assez fulgurante, puisque quelques années après, il se retrouve à la tête de l’Opéra Royal de Wallonie. Tout semblait couler de source, quand un jour de décembre 1999, Grinda se heurte à un obstacle: « J’avais posé ma candidature pour la direction de l’Opéra de Genève. J’avais été retenu dans la short list. Je retournai à Paris, quand un coup de fil m’apprenait que je n’avais pas été finalement choisi en raison de mon jeune âge, 39 ans. » Toujours en poste à Liège, cette annonce n’avait rien de catastrophique, mais elle fut manifestement déclencheur d’une décision majeure : « J’avais décidé de faire jouer une adaptation du film Chantons sous la pluie à l’Opéra de Liège. C’est un metteur en scène que j’avais déjà fait travailler qui devait monter cette comédie musicale. Or, il a « pété les plombs » à ce moment-là. Alors, je me suis dit que j’allais moi-même m’occuper de la mise en scène. » Le succès sera énorme ! Jean-Louis Grinda n’en croit pas ses yeux le jour de la première, tel un enfant qui découvrirait son œuvre en se demandant si c’est vraiment lui qui a réalisé tout ça : « J’avais envie depuis longtemps de mettre en scène ; seulement directeur d’Opéra, il me manquait un truc… Mais j’avais un problème de légitimité. » Des « Molière » viendront récompenser Chantons sous pluie qui est monté aussi à Paris avec succès.

 

Le goût du danger

 

Ce n’est pas banal pour un amateur d’Opéra de mettre en scène des musicals, a fortiori des adaptations de films cultes comme Chantons sous la pluie, ou par la suite Certains l’aiment chaud. Cet éclectisme semble être une des marques distinctives de Jean-Louis Grinda, qui précise que la mise en scène de comédies musicales et d’opérette est bien plus compliquée que celle d’opéras : « Il y a le passage du texte parlé au chanté, la chorégraphie, les décors plus nombreux que dans un opéra… Tout cela doit paraître fluide, naturel. » Et cette fluidité, c’est le metteur en scène qui doit la créer : « Vous devez sentir quel rythme vous devez donner, imprimer votre marque. » Après cette première expérience de comédie musicale, Grinda enchaîne avec La Périchole, spectacle qui sera d’ailleurs joué à Monte-Carlo : c’est à cette occasion que la principauté exprime le souhait de voir l’enfant du pays prendre la direction de l’Opéra. Mais avant cette prise de fonction, Grinda s’attelle à La Tétralogie de Wagner.

Ces choix originels dessinent d’emblée ce parcours hors du commun : la légèreté de l’opérette, puis le Monument wagnérien. Pour s’y préparer, Grinda se nourrit durant deux ans en lisant les écrits de Wagner, de Schopenhauer… C’est à cette occasion qu’il réfléchit au mythe de l’androgynie élaboré par Platon, mythe qui sera d’ailleurs le fil conducteur du premier spectacle de la nouvelle saison 2012-2013 à l’Opéra de Monte-Carlo : Duello Amoroso, autour de la musique de Haendel.

Grinda ne se revendique pas démiurge, sa définition de la mise en scène passe par la notion d’équipe : « Je travaille en étroite collaboration avec le scénographe, l’éclairagiste, le costumier. C’est un jeu de ping-pong. Il n’y a pas de vérité absolue.» Le metteur en scène aime aussi que les chanteurs fassent des propositions, comme c’est arrivé récemment avec Bryn Terfel dans Falstaff : « Des moments inoubliables ! ». Et d’ailleurs, précise-t-il, ces instants de grâce se produisent aussi avec des chanteurs moins connus, voire avec le chœur ou les figurants : « Quand on est « en phase », on arrive à faire bouger les montagnes. »

 

De toute évidence, Jean-Louis Grinda éprouve une grande jubilation dans l’exercice de ses deux métiers. Le Directeur d’opéra s’enthousiasme lorsqu’il évoque la politique de créations à Monaco, qui remonte aux origines et qu’il entend faire perdurer, afin que la principauté continue à « être le phare qu’elle a su être dès le 19e siècle. » La création l’an passé de La Marquise d’O, d’après l’œuvre de Kleist, s’inscrit dans cette ambition. Le metteur en scène veut quant à lui toujours surprendre le public, car dit-il, « ce n’est pas un métier raisonnable. » Pour Grinda, on n’est pas obligé par exemple de respecter toutes les didascalies d’époque : « on peut se permettre des libertés, des transpositions, afin de donner une acuité au propos. » Jean-Louis Grinda résume sa philosophie d’une formule : « Il faut savoir jusqu’où il faut aller trop loin. » Et d’ajouter : «La mise en scène a régénéré ma vie, je voyage avec mes productions dans le monde entier, Tel Aviv, Hong-Kong, l’Amérique du sud… Cette activité crée du danger… Sans elle, je serais devenu un conformiste ! »

 

Sincérité, liberté, enthousiasme, alacrité : gageons que Jean-Louis Grinda saura nous offrir une nouvelle saison monégasque opératique aussi passionnante que surprenante. On ne saurait aussi résister à l’envie de faire le voyage à Paris en septembre 2013 pour découvrir à Bobino son spectacle autour d’Edith Piaf, « Les Amants d’un jour ».

 

(Droits réservés La Gazette de Monaco, novembre 2012)

 

 

 

 

 

D.R.