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Roses rouges et piments verts, un introuvable avec Danielle Darrieux

 

Danielle Darrieux dans un « drame érotique » tourné en 1972 à Madrid aux côtés de Gina Lollobrigida ? Les fans de la grande DD ont de quoi s’interroger sur cette curieuse escapade dans une coproduction franco-italo-espagnole, qui ne sortit que deux ans plus tard en France. D’autant que le film fait partie des introuvables. Après bien des recherches, nous l’avons enfin vu ! Et nous n’avons pas été déçus du voyage.

 

 

Il est des titres singuliers de films qui intriguent plus que d’autres et excitent l’imagination. Roses rouges et piments verts est de ceux-là. Lors de la rédaction de mon livre, Danielle Darrieux, une femme moderne, je tentais de mettre la main sur une copie de ce mystérieux opus de la filmographie de DD — en vain. Découvrant que le film apparaissait sous la catégorie « drame érotique » dans certaines filmographies, que son titre canadien était « Sex and The Lonely woman », et son titre italien « Peccato mortale », je me perdais en conjectures. Le titre du roman dont le scénario était adapté était certes moins sulfureux : le romancier espagnol José Antonio García Blázquez avait en effet choisi de son côté « No encontré rosas para mi madre », autrement dit « Je n’ai pas trouvé de roses pour ma mère. »

 

Danielle Darrieux a 55 ans lorsqu’elle tourne ce film. Elle n’a pas travaillé pour le cinéma depuis La Maison de campagne (Jean Girault, 1969).  Certes, le théâtre lui permet de continuer à exercer ses talents de comédienne, mais Danielle Darrieux a besoin de faire chauffer la marmite. Elle est la seule à travailler au sein du couple qu’elle forme avec le très discret, et oisif, Georges Mitsinkidès. Ces circonstances bien triviales permettent de comprendre qu’elle accepte de s’envoler pour Madrid pour tourner ce film réalisé par un certain Francisco Rovira Beleta, réalisateur espagnol oubliable. Ce n’est pas la première fois que Danielle Darrieux tourne à Madrid. Vingt ans plus tôt, en 1953, elle avait joué dans Château en Espagne (René Wheeler), déjà une coproduction franco-espagnole. Cette fois-ci, les Italiens sont aussi de la partie dans le financement du film. Raison de la présence de Giacomo Rossi-Stuart (habitué des westerns spaghettis et père du comédien Kim Rossi-Sturat), mais aussi de la présence de la grande Gina Lollobrigida, dont on devine que les motivations doivent être proches de celles de Danielle Darrieux. La carrière de l’Italienne, née en 1927,  bat en effet sérieusement de l’aile. Aux côtés de ces trois acteurs, on trouve encore la jeune anglaise Susan Hampshire, épouse alors de Pierre Granier-Deferre, mais aussi un jeune français, Renaud Verley, qui s’est illustré trois avant dans Les Chemins de Katmandou, film d’André Cayatte où le jeune homme découvrait les délices et les dangers de la vie des hippies, dont faisait partie Jane Birkin (musique de Gainsbourg). 

 

C’est précisément Renaud Verley, alias Jacy, qui est au centre de l’intrigue de Roses rouges et piments verts. Jeune playboy désinvolte qui plaît aux femmes, il trafique sans vergogne, capable de truander un homosexuel en le séduisant puis en le frappant pour lui dérober son argent. On le voit bientôt entrer chez un fleuriste et demander des roses rouges pour "les offrir à sa fiancée". Les fameuses « roses rouges » du titre du film, donc. Arrivé à demeure, il jette le bouquet de roses en pagaille dans la baignoire occupée par une Danielle Darrieux rayonnante (Térésa), qui se révèle être la mère du playboy. Le nœud oedipien est ainsi posé d’entrée de jeu. Le film se révélera comme un récit d’apprentissage d’un genre bien spécial.

 

Au début, le « couple » mère-fils semble indissoluble. Jacy et sa mère se promènent comme de jeunes amoureux dans des jardins publics, se rendent aux courses où une vieille connaissance de Térésa prend cette dernière pour une cougar à fière allure… Cette mère séduisante incarnée par Danielle Darrieux paraît bien mystérieuse. D’allure bourgeoise, on ne connaît pas son passé, et on ne saisit pas bien les principes éducatifs qui la guident avec son fils dévoyé. La bonne qui s’occupait de l’appartement n’est plus payée. Elle traite la maîtresse de maison de «cinglée ». Le fils, en pleine adoration pour cette mère qui paraît plus jeune que son âge (forcément, c’est DD !), ne veut pas qu’elle s’abîme les mains pour faire le ménage à la place de la domestique envolée. Il se charge donc de lui trouver des subsides par des moyens peu catholiques. Sa plastique avantageuse de jeune loup lui permet de poser pour des photos de charme, en compagnie de jeunes femmes dénudées. Une opportunité s’offre à lui : faire une escapade à Ibiza. Sur le bateau, la riche Nati (Gina Lollobrigida) est irrésistiblement attirée par les appâts du playboy, tout en faisant mine de résister. Mariée à un peintre barbu, hippie qui aime peindre les jeunes et beaux garçons, elle s’offre bientôt Jacy, bien content de vivre quelques jours dans le luxe. 

 

A son retour à Madrid, il découvre que sa mère a pris en son absence un colocataire dans leur appartement afin de joindre les deux bouts. Richard Leighton (Giacomo Rossi-Stuart) est un professeur d’anglais quadragénaire bien fait de sa personne. Le fils sent qu’il y a anguille sous roche. Horreur ! Sa mère a une sexualité ! La scène originelle du complexe d’Œdipe ne va pas tarder à surgir : un soir, Jacy rentre plus tôt que prévu et découvre sa mère au lit dans les bras du rival. On a rarement vu Danielle Darrieux au cours de sa carrière dans une telle posture sexuelle explicite. L’actrice est certes quelque peu cachée par les draps, mais elle est en plein ébat. Même dans L’Amant de Lady Chatterley (Marc Allégret), vingt ans plus tôt, elle semblait plus chaste que dans cette scène fugace, mais intense, où son visage exprime l'égarement charnel.

Le jeune Jacy est horrifié par cette apparition taboue. Il fuit comme un criminel, traîne hagard dans les rues de Madrid, se retrouve mêlé à une bagarre et pendant qu’il se fait boxer, fantasme ce qu’il aurait voulu accomplir dans la chambre de sa mère au lieu d’avoir fui : démolir le professeur d’anglais qui lui a volé sa mère. Au dénouement du film, Danielle Darrieux quittera définitivement son fils pour partir avec son amant, non sans lui avoir écrit une lettre dans laquelle elle lui expliquera la nécessité de le laisser faire sa vie, et de rattraper elle-même le temps perdu, tant qu’elle est encore désirable.

 

Entre-temps, le jeune Jacy aura trempé dans une arnaque aux faux tableaux, tout en couchant par opportunisme avec le mari hippie de Gina Lollobrigida. Il aura aussi participé à un coup monté pour voler les bijoux de la riche Gina, avec l’aide d’une bande menée par une jeune femme affranchie et professant la plus totale immoralité (Susan Hampshire, beauté blonde insolente et crâne).

 

C’est cette même bande qui est conviée au mariage de Jacy, le jeune playboy ayant réussi à mettre le grappin sur une très jeune milliardaire, ravissante mais retardée mentale — elle joue encore à la poupée. Lors de la soirée de noces, la bande investit la maison qui appartient désormais à Jacy, et la met à sac avec la complicité du nouveau marié, ravi par ailleurs de coucher enfin avec la sexy meneuse de bande. On jette un piano à queue par-dessus l’escalier, et on crie à tue-tête : « Vive le capitalisme ! Longue vie à la société de consommation ! » Tandis que deux loubards tentent de violer la mariée, déchirant ses vêtements et faisant apparaître sa jeune poitrine. Elle est sauvée in-extremis par Jacy, dégoûté par l'attitude de ses acolytes au comportement de soudards...

 

Après toutes ces aventures abracadabrantes, on se demande décidément où veut en venir le réalisateur du film. Jacy a certes été contraint de couper le cordon avec sa séduisante maman, mais sa trajectoire de playboy immoral se conclut par une réussite non moins immorale : il sera désormais à l’abri du besoin, marié à une héritière débile profonde.

 

Sur une musique funky seventies, le film est mené à un rythme soutenu, l’anti-héros franchissant chaque péripétie dans une Madrid haute en couleurs, qui fait déjà furieusement penser à la Movida des films d’Almodovar, avec ses lieux érotiques interlopes, ses jeunes femmes sexy danseuses de cabaret, ses femmes mûres à la beauté sophistiquée, ou encore ses personnages homosexuels et bisexuels. Pourtant, Franco est encore au pouvoir en 1972 pour trois ans…

Les séquences « érotiques » du film paraissent certes gentillettes, filmées de manière kitsch, avec musique sirupeuse et lumière scintillantes, comme cette scène où le jeune Renaud Verley embrasse langoureusement Gina Lollobrigida sur une plage d’Ibiza.

 

Quant à Danielle Darrieux, elle retrouve finalement avec Roses rouges et piments verts un de ses rôles habituels des années 60 et 70 : celui de la femme mûre toujours désirable, et formant un couple avec une homme plus jeune qu’elle. L'actrice, silhouette fine et gracieuse, le ton juste en toutes occasions, apparaît à son aise dans cet univers déjanté. Et l'on se dit qu'au fond, elle n'a pas nécessairement été rebutée par ce scénario si étrange: combien de fois n'a-t-elle pas déclarée avoir envie de jouer des personnages fantasques,  de se voir offrir des compositions qui la mèneraient loin de ce qu'elle est dans la vie ? Lorsqu'elle joua dans Corps et biens (Benoit Jacquot) en 1986, elle se montra ravie d'intérpréter une femme totalement excentrique et franchement alcoolique. En 1968, elle n'avait pas non plus rejeté  le rôle de mère maquerelle lesbienne que lui confiait Romain Gary dans Les Oiseaux vont mourir au Pérou. Sa participation à Roses rouges et piments verts est donc peut-être moins simplement alimentaire qu'il n'y paraît. Certes, le rôle devait lui offrir un peu de beurre dans les épinards, mais Danielle Darrieux s'est peut-être aussi beaucoup amusée durant ce tournage sous le soleil madrilène, aux bras du jeune et fringant Renaud Verley...

 

Après ce film qui ouvrit pour elle la décennie des années soixante-dix, Danielle Darrieux n’en tourna que trois autres pour le cinéma (Divine, L’Année sainte, Le Cavaleur), avant de retrouver enfin le chemin des plateaux de cinéma plus régulièrement à l’orée des années quatre-vingt grâce à Jacques Demy et le beau personnage de Madame Langlois d'Une Chambre en ville

 

Finalement, on aura vite compris en visionnant le film de Francisco Rovira Beleta ce qu’étaient les « roses rouges » du titre. Quant aux « piments verts », ils pourront paraître à certains un peu fades — ou au contraire, bien épicés ! Gageons qu'un éditeur vidéo aura bientôt l'idée de ressortir cette curiosité...

 

Novembre 2017-  Droits réservés